Les fresques de Boris Taslitzky au camp de Saint-Sulpice la Pointe

Portrait du peintre Boris Taslitzky, 1937.Lors de mon arrivée au camp de Saint-Sulpice, mes camarades d’internement me demandèrent de décorer les murs nus et tristes de nos baraques. Je le fis avec une joie réelle. Nous discutions ensemble du sujet et des maquettes. Il s’agissait, par des images simples et directes, d’exalter les raisons pour lesquelles nous étions tombés, ou bien, à partir de nos misères communes, d’affirmer notre certitude dans un avenir que nous savions nôtre.

C’est ce que les internés pensaient et ce que je pensais avec eux que je tentais d’exprimer avec mes moyens plastiques et les élémentaires moyens techniques dont je disposais. Et je sais bien par expérience – et ce n’est pas la seule – ce que signifie pour moi la traditionnelle question : ‘Pour qui peignez-vous ?' »

Boris Taslitzky, le « Maître de Saint-Sulpice »

Jugé le 18 décembre 1941 par la section spéciale du tribunal militaire permanent de Clermont-Ferrand, Boris Taslitzky est condamné à deux ans de prison et dix ans d’interdiction de droits civils, civiques et familiaux pour « avoir exercé une activité ayant directement ou indirectement pour objet de propager les mots d’ordre émanant ou relevant de la IIIème Internationale Communiste […] et effectué plusieurs dessins destinés à la propagande communiste».

Boris est écroué à la maison centrale de Riom puis à la « prison militaire de Paris repliée à Mauzac » (Dordogne). À la fin de sa peine et à sa sortie de prison, il fait l’objet d’une mesure d’internement administratif. Le 11 novembre 1943, il est conduit au centre de séjour surveillé de Saint-Sulpice la Pointe (Tarn).

Francis Crémieux, Louis Aragon et Léon Moussinac, camp de St-Sulpice la Pointe.Francis Crémieux témoigne : « Un jour de novembre 1943, nous avons vu arriver à Saint-Sulpice un grand garçon aux cheveux noirs filés de blanc. […] Il avait un nom très difficile à prononcer ; on ne l’appelait que par son prénom. Il était peintre, dessinateur, on ne savait pas très bien. Tout de suite, on lui demanda de peindre des décors de théâtre […] avec de la peinture à l’eau, arrachée aux griffes de l’administration du camp, sur de la toile de paillasse…»

Francis Crémieux, Louis Aragon et Léon Moussinac devant la baraque n° 4 du camp, après la Libération.

Photo Germaine Chaumel.

Au début de l’année 1945, dans la revue communiste Regards, Aragon rédige un article en hommage au « Maître de Saint-Sulpice », sans toutefois le nommer, pour des raisons évidentes de sécurité, Boris Taslitzky se trouvant en Allemagne, au camp de Buchenwald.

Parlant de ces fresques, Aragon écrira, des années plus tard : « Extraordinaires fresques énormes [elles mesurent cinq mètres de long sur trois mètres de haut]. Les personnages en sont presque deux fois grandeur nature. Calmement, devant les G.M.R., les miliciens, les Boches, celui que nous appellerons donc le Maître de Saint-Sulpice les peignit comme un défi, incompréhensiblement supporté par les geôliers. » [Faites entrer l’infini, n° 17, juin 1994].

Première fresque : « Une autre chanson française… »

Fresque de Boris Taslitzky, Camp de Saint-Sulpice la Pointe, d'après un poème d'Aragon.

La première des sept fresques peintes par le Maître de Saint-Sulpice lui est inspirée par Aragon. Un jour, Boris découvre dans un colis, à l’intérieur d’un sac de farine, un poème écrit sur une fine feuille de papier, signé François-la-Colère, qu’il identifie immédiatement comme étant Aragon. Ce poème, aujourd’hui célèbre, est intitulé : « La ballade de celui qui chantait dans les suplices ». Il est dédié à Gabriel Péri, interné au Cherche-Midi d’abord, à la Santé ensuite, fusillé au Mont Valérien le 15 décembre 1941. Si l’on en croit le poète, Péri aurait d’abord chanté la Marseillaise, puis serait mort alors que montait à ses lèvres « une autre chanson française » : l’Internationale.

« On ne trouvera pas déplacé de ma part, écrit Aragon, que je sois surtout ému par la fresque où le géant prisonnier et sa femme ont des chaînes brisées à leurs poignets brandis dans un éblouissement solaire et qui porte de part et d’autre cette légende, étrange pour moi à retrouver dans une prison, où on lisait donc mes vers, où mon ami les a peints : Une autre chanson française / A ses lèvres est montée / Finissant la Marseillaise / Pour toute l’humanité ! Tout cela est peint avec de la sépia, un peu de bleu, un peu de rouge, un peu de jaune. On était chiche de couleurs avec le prisonnier. Mais de ce jansénisme, de cette avarice aussi est né un art surprenant et simple. »

Boris Taslitzky a peint cette fresque dans la nuit, sur l’un des murs de la baraque n° 5 qu’il occupe. Les gardiens, à l’appel du matin, découvrent le tableau qui les laisse froids. Son message leur est totalement incompréhensible…

2e fresque : « Mes fils soyez contents, l’honneur est où vous êtes »

Fresque de Boris Taslitzky, Camp de Saint-Sulpice la Pointe, baraque 5.

Trois jours plus tard, Boris peint sur le mur d’en face quatre personnage enchaînés – trois hommes et une femme – et reproduit ces mots empruntés à Victor Hugo : « Mes fils soyez contents, l’honneur est où vous êtes ».

Lorsqu’il découvre cette fresque et qu’il en lit le titre, le commandant du camp entre dans une violente colère : « Bandes de salauds, vous vous peignez sur les murs ! » Francis Crémieux rapporte la scène… « Le peintre alors s’avança et précisa : ‘Où vous êtes, c’est-à-dire où nous sommes !’ Lefebvre le fit empoigner par ses hommes qui l’entraînèrent au dehors et le brutalisèrent. Seule la solidarité menaçante des détenus parvint à le leur arracher. »

3e fresque : « Par delà ces fusillades la liberté nous attend »

Fresque de Boris Taslitzky au camp de Saint-Sulpice la Pointe. Par delà ces fusillades.Les détenus de la baraque 7 sont composés de communistes. Ils demandent à Boris « d’embellir leur chambrée d’une fresque qui dira bien ce qu’elle voudra dire ». L’artiste engagé peint alors une barricade d’insurgés, accompagnée de vers d’une chanson qu’il attribue à Paul Vaillant-Couturier, chantée à l’époque du Front Populaire, « Par delà ces fusillades la liberté nous attend ». Ce chant révolutionnaire russe, écrit en 1897 par L.P. Radine, jeune scientifique incarcéré au secret à Moscou, sous le titre : « Hardi, camarades, avançons », couronne un couple brandissant des drapeaux tricolores au pied desquels trois hommes gisent, exécutés.

4e fresque : « Marianne »

Fresque de Boris Taslitzky au camp de Saint-Sulpice la Pointe. Marianne.Boris Taslitzky, peintre enfermé et insoumis, n’en a pas fini de peindre la révolte et l’espoir : « Nous avions eu connaissance d’un dicours insolent du Maréchal Smuts, chef militaire de la Nouvelle-Zélande, qui bien que responsable d’une force alliée, avait proclamée que ‘la France était une nation finie’. J’entrepris de peindre une réponse à cette sotte affirmation. Ce fut l’image d’une femme coiffée d’un bonnet phrygien, symbolisant la France, jetant comme l’on sème les centaines de noms inscrits sur autant de feuillets, répandant sur le monde ces gloires françaises, depuis le nom de Vercingétorix, jusqu’à ceux des héros contemporains, Péri, Timbaud, d’Estienne d’Orves, Danielle Casanova, en passant par ceux des Maréchaux de France, Joffre, Foch, Lyautey et tous les grands révolutionnaires, Robespierre, Marat, Saint-Just, les Communards ainsi que les grands écrivains, artistes, scientifiques qui jalonnent l’immense histoire de la Nation en marche continue, ininterrompue. »

5e fresque : « Marchons tous unis au devant de la vie »

Fresque de Boris Taslitzky au camp de Saint-Sulpice la Pointe. Marchons tous unis...

Aragon dépeint ainsi cette fresque : « Ici, deux couples, filles et garçons, et tous quatre ont l’air de prisonniers qui s’échappent ; l’une des filles lève le poing, sous l’inscription : ‘Marchons tous unis devant la vie’ qui modifie à peine la chanson de Chostakovitch : « Ma blonde, entends-tu dans la ville / 
Siffler les fabriques et les trains / 
Allons au devant de la vie
 / Allons au devant du matin / Debout ma blonde
 / Chantons au vent 
/ Debout amie / 
Il va vers le soleil levant
 / Notre pays… » [1935, Musique : Dimitri Chostakovich – Paroles : Jeanne Perret].

6e fresque : « Christ devant sa croix »

Fresque de Boris Taslitzky au camp de Saint-Sulpice la Pointe, chapelle.

À peine Boris Taslitzky a-t-il achevé sa Marianne que d’autre internés, d’obédiences politiques, philosophiques et religieuses diverses, notamment des catholiques, lui suggèrent de décorer la chapelle du camp.

« J’exigeai qu’ils obtiennent de l’aumônier assurant le service religieux du camp qu’il me fournisse des pots de peinture blanche, noire, rouge, bleue et jaune. L’aumônier demanda à l’évêque de Toulouse, Monseigneur Saliège, l’autorisation d’accéder à cette exigence. Il l’obtint… J’ai peint un Christ descendu de sa croix au pied de laquelle il faisait manifestement front, entre Marie et Joseph, à un ennemi invisible. La croix et les personnages se détachaient sur un ciel tricolore : bleu, blanc, rouge. »

Aragon en fait la desciption suivante, saisissante : « Devant sa croix, un Christ qui porte agressivement les caractères raciaux des Juifs tend ses poignets ornés de menottes et, de part et d’autre de lui, une vieille femme du peuple, un homme chauve et maigre en haillons regardent et touchent le martyr avec une expression d’angoisse et de pitié. La colombe est au-dessus de la tête porteuse d’épines. Et le fond de la scène est tricolore. Un ciel qui fait un drapeau bleu, blanc, rouge. Cela se passe aujourd’hui comme hier de tout commentaire, de toute explication. »

« Cette fresque fut à l’origine d’une entente plus approfondie, plus fraternelle de ceux qui, dans le camp, ‘croyaient au ciel et de ceux qui n’y croyaient pas’ et souda organisationnellement leur entente au sein du ‘Front National pour la libération de la France' », conclut Boris.

7e fresque : « Aux armes, citoyens ! »

Les fresques de Saint-Sulpice la Pointe étaient au nombre de sept. Or, nous n’avons retrouvé que six photographies… La septième est ainsi décrite par Louis Aragon : « Il y a plus singulier : ces cinq hommes sans armes qui se tiennent par le bras, comme s’ils étaient devant des mitrailleuses et que surmonte une Marseillaise, avec les mots sacrés : ‘Aux armes, citoyens ! Formez vos bataillons !’ Cela a été peint dans le moment où le maquis mobilisait. Songez donc. »

Celui ou celle qui posséderait une trace photographique de cette septième fresque est invité(e) à se manifester en laissant un commentaire ci-dessous ou en utilisant le formulaire Contact. Merci !

Au lendemain de la Libération, le ministère des Beaux Arts débloque un crédit de cent mille francs pour que les fresques de Boris Taslitzky soient déposées et transférées dans un musée toulousain. Elles y sont effectivement remises, mais disparaissent mystérieusement et ne seront jamais retrouvées. Fort heureusement, il en demeure des photographies prises par Germaine Chaumel, photos actuellement conservées au Musée de la Résistance Nationale de Champigny-sur-Marne.

Le 31 juillet 1944, les Allemands envahissent le camp et les 623 internés prennent le chemin de la déportation. Boris Taslitzky et ses compagnons d’infortune arrivent au camp de Buchenwald dans la nuit du 4 au 5 août, après un horrible voyage dans des wagons à bestiaux. L’artiste en ramènera une séries de dessins et cinq aquarelles qu’Aragon réunira et publiera en 1946 dans un album intitulé : « Cent-onze dessins faits à Buchenwald ».

Toutes les photos de cet article sont de Germaine Chaumel. Merci à sa fille, Pâquerette Chaumel, ainsi qu’à Guy Krivopissko, conservateur du Musée de la Résistance Nationale, pour leur autorisation de reproduction.

Biographie réalisée par l’auteur : Boris Taslitzky, le maître de Saint-Sulpice, in Arkheia n° 11-12-13, 2003.

Pour en savoir plus : Boris Taslitzky : un Homme, des prisons et des camps…

13 Commentaires de l'article “Les fresques de Boris Taslitzky au camp de Saint-Sulpice la Pointe”

  1. F. Demaegdt dit :

    Bonjour,
    Je m’occupe de l’association des Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation de l’Allier. Je suis à la recherche d’une copie d’un dessin fait à Saint-Sulpice-la-Pointe par Boris Taslitzsky en 1944 représentant André CHICAUD, ouvrier tourneur sur métaux arrêté à Montluçon (Allier) le 1er janvier 1941 pour « menées antinationales ».
    Merci pour votre aide, Cordialement.

  2. Jacky Tronel dit :

    Jugé et condamné le 4 juillet 1941 par le tribunal militaire permanent de la 13e région militaire à Clermont-Ferrand pour détention et distribution de tracts communistes, André Chicaud a effectivement fait l’objet d’une mesure d’internement administratif au centre de séjour surveillé de Saint-Sulpice la Pointe, après avoir purgé une peine de 3 ans de prison à la maison centrale de Riom. Il fut ensuite déporté à Buchenwald, dans le même convoi que Boris.
    Concernant le portrait qu’a fait de lui Boris Taslitzky à Saint-Sulpice, personnellement, je ne l’ai jamais vu. Boris a fait des centaines de dessins qu’il donnait à ses camarades internés comme lui. J’imagine que vous avez lancé une recherche auprès de la famille d’André Chicaud ?
    Sinon, il reste encore une petite chance auprès de la fille de Boris : Évelyne Taslitzky. Elle a entrepris le recensement de toute l’œuvre artistique de son père. Peut-être en saura-t-elle plus concernant ce dessin… Je vous transmets ses coordonnées par courriel. Cordialement, J.T.

  3. Nathalie Horeau dit :

    Extraordinaire… Je reste sans voix. Comme j’aimerais que ces fresques fussent retrouvées.

  4. Labrousse Michel dit :

    Bonjour,
    Je découvre ces fresques… extraordinaires !
    J’avais eu des renseignements sur le camp de la part de Jean Palis (président départemental de l’ANACR du Tarn et Garonne), mais je n’étais pas au courant des peintures de Boris Taslitzky.
    Mon grand père (Albert Labrousse) a été interné au camp de St Sulpice la Pointe, à priori dans la baraque N°18 et déporté à Buchenwald dans le convoi du 31 juillet 1944 – celui dans lequel se trouvaient, effectivement Boris Taslitzky, mais aussi, entre autres, le futur maire d’Orly : Gaston Viens et Serge Wourgaft : membre du comité d’honneur de la FNDIRP.
    Mon grand père n’arrivera jamais à Buchenwald, il a été assassiné par les SS lors d’un arrêt du train entre Dijon (21) et Langres (52). Son corps n’a jamais été retrouvé.
    Je suis à la recherche d’informations concernant le camp et le convoi du 31 juillet. En avez-vous ? Y a-t-il eu des reproductions des fresques ? Peut-on en trouver ?
    Dans l’attente de vos réponses. Cordialement,
    Michel Labrousse (06 82 65 26 73).

  5. Jacky Tronel dit :

    Bonjour Michel,
    Je n’ai pas spécialement étudié l’histoire des déportations à partir des camps d’internement français vers l’Allemagne et je connais peu le camp de St-Sulpice la Pointe… Malheureusement, l’ensemble des 7 fresques de Boris Taslitzky n’a pas fait non plus l’objet de publication. Je crois même avoir été le seul à les rassembler au sein d’un même article, paru dans le n° 11-12-13 de la revue d’Histoire Arkheia
    Vous trouverez des documents intéressants aux Archives départementales du Tarn, à Albi, ainsi qu’au Caran (Archives nationales), dans le fonds de la Police générale, série F7, et plus précisément à la cote F/7/15108. Il s’y trouve un dossier relatif à « la gestion du camp d’internement de Saint-Sulpice-la-Pointe pendant la seconde guerre mondiale. Rapport d’inspection du camp réalisé en mars 1942. » De nombreuses photos du camp de Saint-Sulpice complètent ce rapport.
    Je vous recommande enfin la lecture de Chevaux 8, hommes 70, de Francesco Fausto Nitti, antifasciste italien. Le 3 juillet 1944, ils so