Confirmation dans la chapelle cellulaire de la Petite-Roquette en 1896

La confirmation à la Petite Roquette, Le Petit Journal du 1er novembre 1896

Nous avons déjà abordé, dans les pages de ce blog, la question de la chapelle cellulaire, au regard de l’instruction du 10 août 1875…

Cet article a pour objet de rendre compte de la visite d’un prélat catholique à la prison de la Petite-Roquette, « Maison de jeunes détenus », en 1896.

Le texte original provient d’un article publié dans Le Petit Journal du dimanche 1er novembre 1896. Illustration de Fortuné Louis Méaulle, (1841-1901).

Le rôle de la religion dans l’amendement de la jeune personne détenue y est sublimé…

La confirmation à la Petite-Roquette

« Une très imposante cérémonie a eu lieu ces derniers jours à la Petite-Roquette. Mgr Richard, cardinal-archevêque de Paris, est venu donner la confirmation à ces pauvres petits dont presque tous sont beaucoup plus malheureux que coupables.

Notre dessin indique comment la cérémonie s’est passée : les malheureux enfants chacun dans sa cellule donnant sur l’autel et où ils ne peuvent voir aucun de leurs camarades ont été visités par le cardinal, après quoi, l’un d’eux, au nom de tous, lui a adressé une allocution si touchante que nous ne résistons pas au désir de la publier. »


La confirmation à la Petite Roquette, Le Petit Journal du 1er novembre 1896

Texte de l’intervention attribuée à l’un des jeunes détenus :

« Monseigneur,

L’Évangile nous rapporte que le Sauveur du monde disait autrefois au peuple juif qu’il instruisait : “ Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pêcheurs ” et pour mieux faire leur comprendre cette doctrine toute de miséricorde, il leur proposa la parabole du bon pasteur qui quitte son troupeau dans les gras pâturages où il le fait paître pour courir après la brebis égarée. Après mille fatigues, ce bon pasteur finit par trouver cette chère brebis ; il la prend dans ses bras, la charge sur ses épaules et, plein de joie, la ramène au bercail.

Ce divin pasteur des âmes possède en vous, Monseigneur, un noble représentant sur la terre, marchant constamment sur les traces de ce divin modèle. Votre Éminence court aussi après la brebis égarée et s’efforce de sauver celles qui sont sur le point de périr. Pasteur d’un immense troupeau dont vous faites le bonheur et la gloire, vous avez dit, Monseigneur, j’ai quelques brebis qui ont quitté mon bercail, il faut que j’aille les chercher, et détournant pour quelques instants votre sollicitude paternelle des brebis fidèles, vous venez jusqu’à nous, pauvres brebis égarées.

Ô Monseigneur, vous ne sauriez croire combien nous sommes fiers et heureux de votre démarche et combien nous aimons dans Votre Éminence cette bonté excessive qui n’a pas craint de venir dans ce modeste atelier pour nous apporter, avec votre bénédiction, une parole de pardon et d’encouragement.

Ainsi, Monseigneur, je suis heureux en ce moment d’être l’interprète des sentiments reconnaissants de tous mes camarades et de tous ces messieurs du patronage, en priant Votre Éminence d’agréer pour cet acte de condescendance nos remerciements les plus humbles et les plus sincères.

Ces pauvres brebis que vous voyez devant vous, Monseigneur, ne sont pas de biens grands criminels ; ce sont plutôt des malheureux et des victimes, car peut-on appeler criminels de pauvres orphelins, de pauvres abandonnés, de pauvres jeunes gens qui se sont trouvés sans travail et par suite sans pain et sans domicile ? Mes camarades et moi nous avons tous connus les tortures de la faim, les rigueurs du froid, les affronts et les humiliations infligés au pauvre ouvrier sans travail ; nous n’avons pas toujours trouvé un abri pour coucher et nous mettre hors des atteintes de la police ; les circonstances malheureuses dans lesquelles nous sommes nés et dans lesquelles nous avons vécu ont fait de nous des victimes plutôt que des criminels.

« Maison des jeunes détenus », prison de la Petite Roquette, Paris, photo Hippolyte-Auguste Collard (1811–1887)

« Maison des jeunes détenus », prison de la Petite Roquette, Paris, photo Hippolyte-Auguste Collard (1811–1887)

Cette condamnation à la prison pour avoir eu faim, pour n’avoir pas eu un abri pour coucher, pour avoir cédé à un moment de faiblesse et d’entraînement, nous l’avons subie et cette condamnation en nous flétrissant a fait de nous une autre sorte de parias que la société repousse sans pitié et voilà, Monseigneur, ce qui donne à votre visite parmi nous un plus grand prix, c’est que vous, Prince de l’Église, vous, le bien-aimé pasteur de ce grand diocèse de Paris, vous n’avez pas cru indigne de votre grand cœur de père de descendre jusqu’à nous.

Nous trouvant placés dans ces conditions malheureuses, la récidive était inévitable pour le plus grand nombre d’entre nous et si quelques-uns sont devenus des habitués de prison, c’est qu’après leur première condamnation ils n’ont pas trouvé à leur sortie une main charitable pour les recueillir et les replacer dans la société.

Maintenant cette lacune regrettable est comblée. Des hommes de cœur, et parmi eux des magistrats, se sont apitoyés sur notre sort. Une pensée sublime est germée du cœur de ces hommes généreux, et bientôt la Société de patronage des jeunes adultes a été fondée.

Grâce à cette œuvre, la récidive n’est plus possible pour qui veut revenir au bien et se sauver. Les orphelins, les abandonnés, tous ceux qui sont sans travail et tous ceux que la société repousse sont à leur sortie de prison recueillis, logés, vêtus et trouvent dans cet atelier du travail jusqu’à leur placement définitif chez les patrons.
Depuis quinze mois, 160 de mes malheureux camarades ont été patronnés et replacés dans la société.

Voilà, Monseigneur, cette œuvre que vous venez bénir dans son enfance et encourager par vos bonnes paroles. Vous en êtes le premier bienfaiteur ; votre grand cœur de pasteur avait compris un des premiers qu’il y avait là du bien à faire et des âmes à sauver.

Bénissez donc cette œuvre qui est appelée à sauver tant de malheureux jeunes gens qui, comme nous, sont exposés à s’égarer et à se perdre.

Bénissez ces chers messieurs qui nous aiment comme des enfants et dont le zèle et le dévouement sont au-dessus de tout éloge.

Bénissez-nous aussi, Monseigneur, nous, ces petits, nous, ces égarés que le monde méprise et repousse, mais que vous aimez et recherchez à cause de leurs malheurs.

Ils comprennent tout ce qu’il y a de bon, de paternel dans cette démarche de Votre Éminence ; ils en éprouvent une grande joie, et le sentiment qui domine en ce moment dans leur cœur est un sentiment de profonde et de respectueuse reconnaissance.

Pour répondre au désir de Votre Éminence et à celui de ces messieurs, nous voulons racheter ce passé malheureux que nous déplorons ; nous voulons devenir des hommes honnêtes et laborieux ; nous voulons par notre bon esprit, par notre bonne conduite et par notre travail, reconquérir notre place dans la société et mériter ainsi notre réhabilitation. »

Conclusion

Il y a peu de chance que le texte ci-dessus, lu au cardinal par l’un des jeunes détenus de la Petite-Roquette, ait été écrit par l’un d’eux… tant il est laudatif à l’égard du prélat !

Cet article, rédigé un peu moins de dix ans avant la loi de séparation des Églises et de l’État [lien], témoigne du poids et de l’influence de la religion dans le système pénitentiaire, à la fin du XiXe siècle.

Pour aller plus loin, lire sur ce blog :

La chapelle cellulaire en application de la loi du 5 juin 1875 : lien

« Les enfants maudits de la Petite Roquette » un reportage d’Henri Danjou (1929) : lien

Un siècle d’incarcération de jeunes à la prison de la Petite Roquette : lien

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