Jean Amourelle, condamné à la peine de mort pour trahison

Entrée du tribunal militaire de Paris, à la prison du Cherche-Midi.

Encarté à la SFIO depuis 1934, Jean Amourelle est qualifié par la presse de droite de « membre important et influent du parti socialiste », proche de Léon Blum. Le 26 juillet 1939, il fait l’objet d’un mandat de dépôt pour « infraction à la loi sur l’espionnage ». « Accusé d’avoir tenté d’entretenir des intelligences avec les agents d’une puissance étrangère pour leur procurer les moyens de commettre des hostilités contre la France », il est fusillé aux côtés de trois saboteurs, à l’aube du 22 juin 1940, sur le champ de tir de Verthamon, à Pessac. Amourelle est l’exemple même de l’antimilitariste militant positionné à l’extrême gauche ayant choisi la voie de la collaboration à des fins purement idéologiques.

AMOURELLE Jean, Gaston, Clair, né le 14 décembre 1907 à Paris…

Les sources : Archives de la Préfecture de Police de Paris, dossier 407-934, Amourelle Jean, Gaston, Clair, conservé sous la cote 77 W 4012. L’iconographie est issue de la série 13 J des Archives de la Justice militaire, Service Historique de la Défense, Département de l’Armée de Terre, Vincennes.

Dossier Amourelle Jean, Gaston, Claire, Archives de la Préfecture de Police de Paris, cote 77 W 4012

Extrait du dossier Von Einem, Gerda, Louise (Baronne), n° 213.083

Rapport daté du 6 juin 1947 :

« AMOURELLE Jean, Gaston, Clair, né le 14 décembre 1907 à Paris, de Robert et de Krem Marthe, de nationalité française, arrêté le 26 avril 1940 sous l’inculpation d’espionnage, puis traduit devant le 3ème Tribunal Militaire, a été condamné à mort le 29 mai 1940 et fusillé à Pessac le 22 juin suivant.

Il était domicilié 17, Sextius Michel (15ème). Membre important du parti socialiste, il déploya une grande activité lors de l’avènement du Front Populaire et était fort lié avec plusieurs personnalités officielles de ce parti. Il a été attaché au Cabinet de Léon Blum, lorsque ce dernier était président du Conseil.

Dans le courant de l’année 1938, il fut nommé secrétaire-rédacteur-sténographe au Sénat sur les interventions de MM. Blum et Buisson, ce dernier alors président de la Chambre des Députés. Peu de temps avant les hostilités de 1939, les Commissions de l’Armée de la Chambre des Députés et du Sénat se réunirent en commission secrète au Palais du Luxembourg. Amourelle avait été chargé de sténographier, sous la foi du serment, les débats secrets des deux commissions.

Par la suite, on apprit qu’il avait gardé une copie intégrale de ce rapport qui intéressait la Défense Nationale et qu’il était sur le point de vendre cette pièce à l’Allemagne. Comme prix de ses services, il devait toucher la somme de 400.000 francs. En outre, d’après ses relations avec la baronne Von Einem et Aubin, par l’intermédiaire de Hirsch et Bauer, il avait été chargé de fonder un journal d’extrême gauche qui se serait intitulé La Carmagnole ou Ça ira et qui devait développer, selon les principes du socialisme, l’antimilitarisme et organiser des grèves à travers la France. La création de ce journal devait se faire grâce à des subventions de la propagande allemande et, dans ce but, Amourelle était entré en contact avec l’ambassade d’Allemagne où sa visite a été constatée à plusieurs reprises.

Il aurait été membre du P.C.I. et en relation avec le trotskyste Marceau Pivert. Le S.R. français avait été alerté. Il fut arrêté, incarcéré au Cherche-Midi et traduit devant le Tribunal Militaire. Accusé d’avoir tenté d’entretenir des intelligences avec les agents d’une puissance étrangère pour leur procurer les moyens de commettre des hostilités contre la France, il a été fusillé. »

Cartes de cotisation à la SFIO de Jean Amourelle (1934-1938), SHD-DAT, 13 J.

Rapport d’enquête de 4 pages, daté du 2 mai 1940 (extraits) :

M. AMOURELLE Jean, Gaston, Clair, né le 14 décembre 1907 à Paris (18e) de Robert Victor Clair et de Krenn Marthe, Marie Emilie, marié le 7 juillet 1934 à Paris (15e) à Bardot Gabrielle, née le 4 mars 1901 à Debreczen (Hongrie) de Gaston Paul et de Gisèle Elisabeth Emma Peck. Il a une fille née le 6 janvier 1933 à Paris (4e).

M. Amourelle a milité, pendant plusieurs années, au sein de la Fédération de la Seine du Parti Socialiste (S.F.I.O.) où il s’est toujours classé dans la tendance extrémiste. [… En 1935] M. Amourelle se rallia au « groupe de tendance » dit « de la gauche révolutionnaire » constitué par Marceau Pivert et ses amis « pour changer l’orientation de la Fédération de la Seine et, par voie de conséquence, s’attacher à exiger du Parti Socialiste les décisions viriles et les initiatives audacieuses à partir desquelles les classes laborieuses pourront forger leur destin ».

Comme membre de la « gauche révolutionnaire », M. Amourelle s’est révélé un militant sectaire, très combattif, ne ménageant pas ses efforts en vue de faire triompher la doctrine de l’opposition et d’étendre son influence au sein de la S.F.I.O. […] À l’époque où il était chargé de mission dans le cabinet de M. Léon Blum, M. Amourelle entretenait des relations avec les émigrés politiques allemands et autrichiens et il intervenait volontiers en leur faveur auprès des services administratifs. C’est ainsi qu’il semble avoir manifesté sa sollicitude à un Allemand dont l’activité politique est louche. Il s’agit du nommé Cremer Joseph, dit « Schulster », né le 5 septembre 1913 à Cologne (Allemagne), arrêté le 20 septembre 1937 pour faux et usage de faux. […]

Enfin, M. Amourelle a déposé, le 7 octobre 1937, au Petit Parquet, une déclaration de gérance du journal « La Carmagnole ». Toutefois, il semble qu’aucun exemplaire de cet organe n’ait encore été publié. […] M. Amourelle a été arrêté le 26 juillet 1939 et inculpé d’infraction à la loi sur l’espionnage modifiée par le décret-loi du 17 juin 1938. Il s’était abouché avec les Allemands pour obtenir des fonds en vue de faire paraître un journal antimilitariste « La Carmagnole ».

Carte d'électeur de Jean Amourelle, fusillé le 22 juin 1940 à Pessac.

Rapport d’enquête de 4 pages, daté du 3 mai 1940 (larges extraits) :

Dans le courant d’avril 1938, l’attention a été attirée sur M. AMOURELLE Gaston, sténo-dactylographe rouleur à la Questure du Sénat, militant de la Fédération de la Seine du Parti S.F.I.O. et connu pour sa participation à l’activité des éléments extrémistes de ce groupement dont le chef était M. Marceau PIVERT.

L’information précisait qu’AMOURELLE avait conçu le projet de lancer un journal qui s’intitulerait : « La Carmagnole » et qu’il se préoccupait d’obtenir des Allemands une avance de fonds fixée à 10 millions qui lui permettrait de lancer son journal. M. AMOURELLE comptait intéresser les Allemands d’autant plus que le programme qu’il se proposait de donner à son journal comportait notamment une attitude nette en ce qui concerne la Défense Nationale, c’est-à-dire une affirmation plus vigoureuse de l’antimilitarisme, allant jusqu’au refus de répondre à l’ordre de mobilisation.

Deux intermédiaires de M. AMOURELLE tentèrent à diverses reprises d’être reçus à l’Ambassade d’Allemagne et effectuèrent un voyage à Amsterdam et à Bruxelles, mais sans résultat. Un troisième intermédiaire, le sujet tchécoslovaque, BAUER Robert, réussit à s’entretenir du projet AMOURELLE, à Berlin et à Dresde avec la Baronne Von EINEM, dont l’activité très suspecte avait attiré l’attention en France et en Angleterre.

En décembre 1938, il fut établi que la Baronne Von EINEM, qui faisait de fréquents séjours dans notre pays était plus spécialement chargée par les services de M. GOERING de recruter des personnalités de premier plan du journalisme et de la politique qui consentiraient, contre des rémunérations importantes, à servir les desseins du Reich sous une forme à déterminer. On apprenait à la même époque qu’un nommé HIRSCH Léo, ex-Autrichien, était le démarcheur de la Baronne Von EINEM. HIRSCH s’intéressa au projet AMOURELLE avec BAUER et s’il ne parvint pas à faire aboutir complètement ce projet, il réussit à corrompre MM. AUBIN et POIRIER, respectivement chef du service des Informations au journal « Le Temps » et l’autre, administrateur du journal « Le Figaro ». […]

Au début de juin 1939, le 2ème Bureau Guerre a saisi le Gouverneur militaire de Paris d’un rapport signalant l’activité de la Baronne Von EINEM suspectée d’installer, dans notre pays, un réseau d’informations au profit de l’Allemagne.

Le Général Gouverneur militaire de Paris a donné au Tribunal militaire ordre d’informer contre la Baronne Von EINEM sous l’inculpation d’espionnage et le Juge d’instruction commis a délivré à la Préfecture de Police une commission rogatoire à l’effet d’entendre le nommé HIRSCH cité dans le rapport du Ministère de la Guerre. Les déclarations faites par HIRSCH confirmèrent, en les précisant, les indications recueillies au cours de l’enquête en ce qui concerne AMOURELLE, BAUER, AUBIN et POIRIER.

À la suite de cette audition, HIRSCH et BAUER furent arrêtés et incarcérés au Cherche-Midi le 2 juillet ; POIRIER et AUBIN entendus comme témoins par le Juge militaire le 10 juillet furent placés sous mandat de dépôt le jour même. Quant à AMOURELLE, il fut arrêté le 26 juillet 1939 (M. POIRIER est décédé au cours de sa détention le 23 juillet 1939).

BAUER qui a bénéficié d’une ordonnance de non-lieu le 14 février 1940 est actuellement interné dans un camp de concentration. L’inculpation relevée contre ces cinq personnes fut celle d’infraction à la loi sur l’espionnage modifiée par le décret-loi du 17 juin 1938.

Actuellement, M. AMOURELLE ayant fait opposition à l’ordre de renvoi devant le tribunal, cette affaire est en cours devant le Tribunal Militaire de Cassation. Celui-ci a estimé qu’il y avait lieu de retenir contre l’inculpé AMOURELLE, le fait aggravant de contacts directs avec un agent d’une puissance étrangère, fait susceptible d’entraîner la peine de mort.

M. le Conseiller HAMEL chargé du complément d’instruction doit entendre BAUER pour obtenir de lui confirmation d’une entrevue à Paris d’AMOURELLE avec un agent allemand.

Pour aller plus loin… lire sur ce blog :

Ces fusillés de juin 1940 dont on ne parle pas… : lien

Le sabotage dans les usines d’aviation et le PCF : entre mythes et réalités : lien

Les « fusillés et oubliés » de Pessac – Sud-Ouest du 22 juin : lien

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