Au sujet des décès des enfants de la colonie agricole et pénitentiaire de Mettray en Touraine

Dessins de L’Assiette au Beurre n° 411 du 13 février 1909

Le relevé, dans les sources fiables disponibles, des décès des enfants de la Colonie agricole et pénitentiaire de Mettray renseigne sur leur âge, leur lieu de naissance et la situation sociale de leurs parents. Il permet surtout de mesurer la différence entre le nombre réel des décès et celui annoncé par la Colonie, et d’analyser les causes de cet écart.

Idelette Ardouin-Weiss et Georges-François Pottier ont livré une étude intéressante sur le sujet, tandis que Jacques Bourquin et Mathias Gardet produisaient, en 2011, une bibliographie et un inventaire des sources fort utiles, complétant l’ouvrage « Éduquer et punir. La colonie agricole et pénitentiaire de Mettray » de Luc Forlivesi, Georges-François Pottier et Sophie Chassat, publié en 2005 aux Presses Universitaires de Rennes. Ce titre renvoie au livre fondateur de Michel Foucault, « Surveiller et punir. Naissance de la prison », paru chez Gallimard en 1975…

Ci-dessus, dessin (cliquable) de « L’Assiette au Beurre » n° 411 du 13 février 1909

Introduction à la recherche

De 1839 à 1937, la Société Paternelle crée et gère à Mettray (Indre-et- Loire) la Colonie agricole et pénitentiaire et la Maison paternelle. Dès janvier 1840, la colonie de Mettray reçoit les jeunes garçons acquittés par les tribunaux comme ayant agi sans discernement, les jeunes condamnés à une période d’enfermement de plus de 6 mois et n’excédant pas 2 ans, les mineurs détenus par voie de correction paternelle, et, après la loi du 22 juillet 1912, les jeunes placés par les tribunaux. Elle accueille aussi les enfants de l’assistance publique placés par les services départementaux. De 1855 à 1910, la Maison paternelle reçoit des enfants « difficiles » de la bourgeoisie à la demande des familles.

Le fondateur, Frédéric-Auguste Demetz, veut « sauver » les jeunes. Mais lorsque des innocents sont pris malencontreusement dans le piège de la justice, placés dans ce qui peut devenir un enfer, et que l’on nomme les bagnes d’enfants, on peut légitimement s’interroger par rapport au bilan flatteur donné par les directions successives de la colonie.

Avec un aplomb magistral, bardées de chiffres impressionnants, de certitudes absolues, les assemblées des fondateurs ne sont guère critiques lorsqu’elles rendent compte du fonctionnement de l’institution. Et il est un domaine sur lequel les administrateurs de la colonie ne s’attardent pas : les décès des colons. Ce sujet mérite plus que quelques chiffres ou quelques formules jetées au fil des rapports du conseil d’administration et des brochures publiées par la Société paternelle. Lors de l’étude des archives de la colonie, il apparaît que les décès de colons semblent plus nombreux que ne le laisse supposer la Société Paternelle.

La lecture d’ouvrages critiques sur Mettray renforce cette impression. Alexis Danan signale de nombreux décès dus aux mauvais traitements, mutilations volontaires et suicides [Maisons de Supplices, Denoël, 1936 ; L’épée du scandale. Trente ans au service des enfants perdus, Laffont, 1961] Jean Genet, dans son roman Miracle de la rose, parle de décès suite à des bagarres entre colons : « J’ai vu à Mettray le sang couler de torses d’enfants. J’en ai vu expirer, tués ».

Après étude, le constat est clair : une grande partie des décès n’est pas comptabilisée. Les directions de la colonie occultent de nombreux décès. Les chiffres officiels ne reflètent absolument pas la réalité. Nous constatons que les données recueillies montrent que la direction de la colonie déclare 33 % de décès de moins que la réalité (de 1840 à 1937, 711 décès recensés dans cette étude contre 478 d’après les documents de la Société Paternelle). La différence est impressionnante.

Cette étude est menée à partir de documents officiels constatés par les autorités administratives extérieures à la Société paternelle et à la Colonie (registres de décès de l’état civil de Mettray, de la ville de Tours, registres de présence de l’hôpital de Tours, documents provenant de l’administration pré- fectorale) et de documents émanant soit de la Société Paternelle, soit des directions de la Colonie. Nous essaierons de mettre en avant les dysfonctionnements tant volontaires qu’involontaires.

La colonie agricole et pénitentiaire de Mettray, XIXe siècle, source : Service des collections de l'Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts, Thierry, A. Graveur

La colonie agricole et pénitentiaire de Mettray, XIXe siècle.
Source : Service des collections de l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts, Thierry, A. Graveur

Quelques remarques de méthodologie s’imposent…

Tout d’abord, il est impossible de discerner la qualité d’un colon décédé : enfant relevant de l’assistance publique, de l’administration judiciaire ou de la Maison paternelle. Ensuite, pour parvenir au nombre global de décès annuel, nous avons consulté systématiquement tous les documents conservés aux Archives départementales d’Indre-et-Loire concernant de près ou de loin la colonie agricole et pénitentiaire de Mettray et relevé les noms des colons décédés ainsi que les chiffres globaux. Une confrontation et une comparaison précises entre toutes ces sources, type de document par type de document, ont permis de retenir un chiffre annuel de décès.

Intéressons-nous tout d’abord aux documents émanant des autorités administratives extérieures à la colonie :

Les registres de décès de la commune de Mettray

Comment identifier les colons et les distinguer des autres jeunes habitants dans les actes de décès de Mettray ? Leur qualité de « colon » ou de « jeune détenu » n’est précisée que de 1843 à 1864. Un autre critère a été déterminant : le lieu du décès. De 1839 à 1881, puis de 1918 à 1937, le lieu du décès est indiqué. Différentes mentions sont rencontrées : « décédé à la colonie », « décédé à l’infirmerie de la colonie », « décédé au Mortier » (ferme de la colonie) principalement de 1871 à 1874, ou « décédé aux Bourgetteries », de 1875 à 1880. Il est évident que, si un jeune garçon âgé de 8 à 20 ans décède dans les lieux cités ci-dessus, il s’agit d’un colon. Enfin, lorsque ni la qualité du jeune, ni le lieu du décès ne sont indiqués, le recours à l’identité des déclarants est nécessaire. Les déclarants sont tous des employés de la colonie. Ils exercent les professions d’agent comptable, de caissier, de greffier, d’inspecteur, de contremaître, d’instituteur, de jardinier, de professeur, de sabotier, de surveillant, de chef de musique. Seules deux femmes, sœur Philomène, en 1902, et Julienne Suteau, une lingère, en 1922, sont mentionnées comme déclarantes. Enfin, le décès doit être constaté par un médecin. Les décès des colons le sont toujours par le médecin de la colonie, alors que les décès des autres habitants de la commune le sont par un médecin de ville. Pour une petite commune comme Mettray, près de 1 200 habitants en 1840, 1 086 en 1937, les décès des colons ne devaient pas passer inaperçus : en 1873, près de 43 % des décès de la population de la commune sont imputables aux colons, 42 % en 1926, 14 % en 1937, soit une moyenne proche de 20 % par an de 1840 à 1937. Certaines années, le pourcentage de colons décédés est très élevé par rapport à la population de la commune : il atteint 64,80 % soit 79 décès de colons sur un total de 122 décès en 1857.

Compte-tenu de tous les critères définis ci-dessus, le nombre de colons décédés et inscrits dans les registres d’état civil de la commune de Mettray est de 602.

Les registres de décès de la ville de Tours

Le dépouillement des registres de décès de Tours de 1839 à 1937 a été conduit avec les restrictions suivantes : se limiter aux décès des jeunes garçons âgés de 8 à 20 ans et décédés ailleurs que chez leurs parents. On a ainsi relevé 1 100 décès survenus principalement à l’hôpital de Tours, à l’asile Gatien de Clocheville (hôpital pour enfants), sur la voie publique (routes, voies ferrées, fleuves). Les actes ne sont pas rédigés de la même manière au cours d’une année. Ainsi, en 1925, 5 décès de colons sont retenus : 3 sont dits « domiciliés à la colonie de Mettray », un « domicilié à Mettray » et un autre dont le domicile n’est pas indiqué.

La confrontation avec d’autres sources (principalement le fichier nominatif des colons reconstitué aux Archives départementales et les registres des entrées de l’hôpital de Tours) prouve que les colons décédés à Tours le sont tous à l’hôpital. Seuls les jeunes décédés à l’hôpital et clairement domiciliés « à Mettray » ou « à la colonie de Mettray » sont donc retenus pour cette étude. Toutefois, quelques rares cas de jeunes, dont le domicile n’est pas indiqué mais dont on sait par le biais d’autres sources qu’ils sont colons, sont conservés. Il est fort probable que d’autres colons ne sont pas repérés, faute de pouvoir les identifier de manière absolue.

Finalement, le nombre de décès de colons relevés dans l’état civil de Tours s’élève à 79, soit un peu plus de 11 % du total des colons décédés et répertoriés dans cette étude. C’est un chiffre minimum et vraisemblablement en-dessous de la réalité.

Les registres de présence dans les hôpitaux de Tours

Les Archives départementales détiennent les registres de l’hôpital de Tours, de 1912 à 1937, et ceux de l’asile d’aliénés de Tours de 1889 à 1937. Quand quelqu’un décède à l’hôpital, le domicile, la cause et la date du décès sont indiqués. La confrontation de ces registres avec ceux de l’état civil de Tours révèle toutefois quelques différences.

Les documents de l’administration préfectorale

Ce sont des documents établis par la préfecture pour contrôler les jeunes garçons placés par l’administration pénitentiaire : états sanitaires, états de placement à l’hôpital, tableaux statistiques envoyés aux ministères de tutelle.

Les documents établis par l’administration de la colonie agricole et pénitentiaire

Hormis les rapports et procès-verbaux du conseil d’administration et les bulletins des assemblées des fondateurs, sur lesquels nous reviendrons plus longuement, certains documents fournissent des noms de colons décédés. Il s’agit des registres de la chapelle de la colonie, des registres de correspondance, des dossiers sur l’état sanitaire et sur la mortalité.

Les registres de catholicité de la chapelle Notre-Dame de la colonie

De 1870 à 1937, la colonie possède ses propres registres de baptême, de communion solennelle et de confirmation. Parfois des sépultures y sont inscrites. Si les décès inscrits sur ces registres sont généralement transcrits dans le registre des décès de Mettray, ce n’est pas toujours le cas.

Les rapports et procès-verbaux du conseil d’administration

Même si ces rapports, comptes-rendus, procès-verbaux et registres de correspondance nous fournissent des informations lacunaires sur la mortalité à la colonie, on relève des noms de colons décédés et des chiffres sous forme de tableaux statistiques. L’intérêt de ces documents est qu’ils émanent de l’administration même de la colonie.

Véritables outils de communication, les bulletins des « assemblées générales des fondateurs » sont destinés à un large public, autorités de tutelle, fondateurs, donateurs, journalistes, hommes politiques. Ils devraient donner le nombre exact de colons décédés. Malheureusement, il n’en est rien. La plupart du temps ces chiffres sont très largement minorés. Dans ces bulletins, le nombre de décès se résume soit à un nombre, « 4 » en 1845 par exemple, soit à un pourcentage par rapport à l’effectif total, « 0,47 % » en 1867. Les données fluctuent. Il faut plutôt parler de chiffre moyen de l’effectif. Pour 1916, nous connaissons 8 rapports au conseil permanent avec des chiffres différents.

Fluctuation du nombre de décès par année

D’un rapport à l’autre, le nombre des décès pour une même année n’est pas identique. Lorsque le nombre de décès est nul ou minime, la direction de la colonie s’en attribue le mérite. Lorsqu’elle n’y arrive pas ou lorsque le nombre est élevé, elle a recours à des explications extérieures à son mode de gestion. Méthode qui relève d’une conception consternante de sa responsabilité envers les colons.

Ainsi, le bulletin de 1846 revient sur les causes des décès : « depuis notre fondation, nous avons perdu 21 enfants [...]. Il est à remarquer que ces vingt-un enfants étaient, pour la plupart, atteints de maladies incurables quand ils nous ont été envoyés. Nous devons insister sur cette circonstance remarquable, que, dans l’ espace de six ans, et sur ces 21 décès, nous n’avons perdu que trois enfants ayant plus d’ une année de séjour dans la Colonie ; huit enfants ne sont arrivés que pour être déposés à l’infirmerie, où ils n’ont pas tardé à succomber ; 1 n’a vécu que 4 jours à Mettray ; 1 autre, 7 jours ; 1 troisième, 28 jour ».

Dans le bulletin de 1852, les autorités de la colonie indiquent un total de 75 décès pour la période 1840-1851. D’après les autres sources, ce chiffre est de 90. L’écart ne cesse d’augmenter entre le chiffre de l’administration et le chiffre réel. D’où proviennent de tels écarts? Et comment l’administration de la colonie s’y prend-t-elle pour minimiser le nombre de décès?

Le nombre des décès donné en pourcentage masque la réalité

Les nombres des décès figurant dans les bulletins des fondateurs sont communiqués en pourcentage de préférence aux nombres absolus : 2,5 % en 1854, 1,20 % en 1874. Ce qui amoindrit la portée des nombres absolus : 16 en 1854, 9 en 1874. Ces pourcentages sont sujets à caution.

Pour réduire l’importance du nombre et son impact négatif auprès du grand public, l’administration de la colonie se livre à un savant calcul. Ainsi, en 1844, on peut lire ce plaidoyer pro domo : « Voici le tableau de la mortalité parmi les colons pour chaque année depuis la fondation ; toutefois nous devons vous faire observer que, dans le désir de vous présenter un résultat d’une rigoureuse exactitude et de ne point diminuer la proportion des décès en nous bornant à la simple énonciation du nombre des enfants inscrits et dont quelques-uns n’ont fait qu’un court séjour à la Colonie, nous avons converti chaque séjour en journées de présence dont le total, divisé par 365, vous donne le nombre juste des existences pour chaque année… ».

Atténuer le réel : omissions et minorations

Souvent, le conseil d’administration de la colonie oublie totalement de donner des chiffres ou ne le fait que partiellement. Il semble qu’une volonté délibérée de ce conseil permette ces omissions, principalement quand le chiffre est élevé. Quand on connaît le chiffre réel, on comprend immédiatement le problème rencontré par les autorités de la colonie vis-à-vis de leur renommée.

L’administration de la colonie tente toujours d’atténuer sa responsabilité dans les décès. Nous l’avons déjà noté. Ainsi, en 1844 l’assemblée des fondateurs note que « sur 15 enfants décédés [depuis 1840], 6 [...] sont morts à l’infirmerie peu de temps après leurs sorties des maisons centrales et n’ont pas mis le pied à la colonie ; ce qui réduit le nombre de décès à 9 ». De même, en 1852, le rapport du conseil d’administration précise que sur « 75 décès [depuis la création], 35 ne sont pas restés un an à la colonie ». En 1856, un admirateur de l’institution, Augustin Cochin, corrobore les thèses officielles ; « sur 99 enfants décédés [de 1840 à 1854], 36 ne sont pas restés un an dans la colonie ». En 1857, alors que 80 décès de colons (79 inscrits à l’état civil de Mettray et 1 à l’état civil de Tours) sont recensés d’après notre étude, le rapport du conseil d’administration n’indique que 14 décès, suivi de cette mention « cas de dysenterie suite aux excessives chaleurs de l’été » ! C’est l’écart le plus important rencontré sans qu’une explication rationnelle puisse être avancée. En 1892, revenant sur un « chiffre proportionnellement plus élevé qu’à l’ordinaire », la direction souligne que « ce fait tient à l’augmentation très sensible des enfants qui nous sont confiés et à la persistance d’un froid intense et prolongé ».

Un manque évident : les décès des enfants de l’assistance publique

Les décès des enfants assistés ne semblent pas pris en compte. L’étude démontre que pour l’année 1873, l’état civil de Mettray note 11 décès et le rapport de la colonie seulement 6. Les 5 « manquants » sont probablement des enfants assistés comme nous allons le démontrer.

Le rapport de 1877, pour les trois années précédentes, indique : « 1874 : 9 décès soit 1,20 %, 1875 : 2 décès soit 0,26 %, 1876 : 4 décès soit 0,53 % ». L’état-civil de la commune donne les résultats suivants : 10 décès pour 1874, 4 pour 1875 et 7 pour 1876. Si l’on détaille l’année 1876 : nous avons 7 décès pour l’état civil de Mettray sur 750 enfants (effectif moyen) soit 0,90 %. Selon le rapport de la colonie 4 décès « soit 0,53 % » pour le même effectif de 750. Comment expliquer ces deux pourcentages différents? Il semble que l’on ne prenne en compte que les décès des jeunes détenus, sans tenir compte des assistés, alors même que la direction, dans ce cas précis, calcule le pourcentage sur le nombre total des colons, détenus et assistés.

De même, le rapport de l’année 1887 note : « la mortalité a été presque nulle : un seul enfant est mort d’une péritonite tuberculeuse dans le courant d’octobre » et donne comme effectif 389 enfants. Or, l’effectif total des colons n’est pas de 389, il est, de l’aveu même de l’administration, de 499 : « 387 jeunes détenus + 83 assistés + 2 correction paternelle + 27 Maison paternelle ». « Le seul enfant… mort » sur 389 est donc, d’après cette administration, un jeune détenu. Nous trouvons bien ce décès dans l’état civil de la commune, mais il y a également deux autres inscrits qui doivent correspondre à des décès de jeunes assistés non comptabilisés par les autorités de la colonie dans leurs tableaux statistiques.

Le bulletin de l’assemblée des fondateurs de 1904, pour les trois années antérieures (1901-1902-1903), en fournit la preuve éclatante. Le tableau de l’effectif est séparé entre détenus et assistés. Ce tableau est suivi de nombreuses statistiques : « âge au moment du délit », « effectif quant à la durée de la peine », « enfants légitimes/naturels », «situation des familles», etc. Il faut attendre plusieurs pages pour que, de manière laconique, au milieu d’un texte, la direction indique dans un tableau le nombre de décès. Une lecture attentive permet de repérer (grâce au chiffre de la population moyenne qui correspond à celui des jeunes détenus) que ce tableau ne concerne que les décès des « jeunes détenus ». Quid du tableau des décès des « assistés » dans ce bulletin ?

Les enfants de l’assistance publique sont bien les laissés pour compte dans ce macabre calcul. Sont-ils des enfants de second ordre ? À l’époque, les départements et l’assistance publique se préoccupent certainement moins du sort de leurs pupilles une fois placés dans des institutions, que l’administration pénitentiaire, centralisatrice et rompue aux statistiques.

Une manipulation officielle : les décès à l’hôpital de Tours

Certains rapports du conseil d’administration signalent des décès de colons à l’hôpital de Tours. Ainsi, en 1892, le rapport intermédiaire de ce conseil précise : « notre mortalité, toujours faible, a néanmoins présenté un chiffre proportionnellement plus élevé qu’à l’ordinaire : nous avons eu cinq décès, dont deux à l’ hôpital de Tours. Sur ces cinq décès, quatre ont succombé par suite de tuberculose chronique ».

En 1898, les rapports notent qu’aucun décès n’est survenu à la colonie aux cours des 1er, 3e et 4e trimestres. Un seul décès est enregistré au 2e trimestre, celui du colon Penay, le 30 avril. Pourtant, un autre décès, celui de Lebouc, est survenu à l’hôpital de Tours le 25 janvier. Ce décès est signalé par les autorités médicales au préfet d’Indre-et-Loire, lequel demande des explications sur cette omission. Dans sa réponse au Préfet, le directeur de la colonie lui fournit des arguments : « le jeune Lebouc (Louis) transféré le 29 décembre 1897 à l’hospice général de Tours est bien décédé dans cet établissement le 25 janvier 1898, mais, par suite de son envoi à l’hôpital, il a fait mutation et a cessé de faire partie de notre établissement, il ne figurait plus sur nos états conformément à l’art. 49 du règlement général». La direction de la colonie trouve donc une explication soi-disant réglementaire. Toujours est-il que les colons décédés à l’hôpital ne sont jamais pris en compte dans les statistiques publiées.

En 1903, un seul décès est comptabilisé dans l’état statistique du 1er trimestre, celui d’Obré, survenu le 24 février. Les autres états trimestriels indiquent «aucun décès». Le préfet, informé du décès du colon Briaudeau à l’hôpital le 12 juin, conteste cette non prise en compte : « le transfèrement de Biardeau à l’hospice général de Tours n’impliquerait pas sa radiation des contrôles de la colonie et qu’il y a lieu par suite de le comprendre au nombre des pupilles de cet établissement décédés ». Dans sa réponse du 18 juillet 1903, le directeur de Mettray reste sur la position « réglementaire » de l’administration de la colonie : « nous n’avons jamais compté dans les décès de la colonie les enfants qui sont décédés à l’hôpital parce que dès qu’ils y sont envoyés, ils font mutation et ne comptent plus à notre effectif ». Les décès de colons à l’hôpital de Tours représentent au minimum 10 % de la totalité des décès recensés dans cette étude, ce qui n’est pas négligeable. Leur escamotage permet, là encore, à la direction de la colonie de publier des chiffres « présentables ».

Le cas des colons décédés en dehors de la colonie et de l’hôpital

Pendant leur détention, les colons les plus « méritants » sont placés dans des fermes tourangelles. La direction de la colonie est prompte à signaler la bonne tenue des colons placés à l’extérieur : « nous devons ajouter que deux de nos colons les plus méritants ont reçu une médaille d’honneur de 2e classe, en argent, pour des actes éclatants de courage, accomplis dans les communes de Mettray et de Montbazon ». En revanche, la direction de la colonie semble ne pas prendre en compte dans les statistiques les colons décédés placés en dehors de la colonie. En 1861, la mort accidentelle, le 7 avril à la ferme de L’Orfrasière à Nouzilly, du colon Hyacinthe Vaurais, ne figure dans aucun tableau statistique. Un dernier exemple en 1911 : Jules Compan, placé dans une ferme à Pouzay, se suicide le 3 décembre à Trogues. Son décès est bien inscrit dans le registre des décès de Trogues. En revanche, il n’est pas compté dans l’état statistique de la colonie qui, pour cette année, signale 2 décès « jeunes détenus » et 2 décès «enfants assistés». De plus, 3 décès sont survenus à l’hôpital de Tours. Aux quatre décès du tableau statistique, il faut ajouter les 3 décès de l’hôpital et le suicide de Compan, ce qui fait 8 décès de colons, soit le double du chiffre publié !

Les cas ci-dessus nous ont amené à vérifier si des décès ont eu lieu dans des fermes recevant des colons, ainsi le domaine de La Briche, à Rillé. Les registres de cette commune ont été dépouillés et aucun décès de colon n’a été relevé. Nous n’avons pas été plus loin dans cette démarche et n’avons pas analysé les autres registres des communes où pouvaient être placés des colons. Là encore, rappelons que le chiffre des décès retenus après étude ne peut être qu’un chiffre a minima.

Reste un dernier cas, le décès au cours d’un transfert. En 1928, la direction de la colonie signale que le colon Méchin a été « transféré à la colonie de Belle-Ile [...] il était mort avant d’arriver à Vannes. Nous avons supposé qu’il avait avalé du verre pilé avec la soupe qui lui avait été servie à son départ. Nature absolument mauvaise ». Ce décès n’est pas comptabilisé dans les tableaux statistiques, comme si ce colon n’avait jamais été sous la tutelle de la Société paternelle de Mettray !

Les décès de colons par accident ou par suicide sont-ils pris en compte ?

Le 24 avril 1924, le directeur de la colonie écrit au ministère de la Justice : « conformément aux prescriptions de la circulaire du 7 avril 1856 j’ai l’honneur de vous faire connaître qu’aucun détenu de la colonie agricole n’est décédé au cours du 1er trimestre 1924 ». Or, ce même directeur écrit au préfet d’Indre-et-Loire le 22 février 1924 : « j’ai l’honneur de vous rendre compte que le corps du jeune Barbier qui s’est noyé le 11 janvier dernier en voulant traverser la Choisille pour s’évader, est remonté aujourd’hui à la surface de l’eau ». L’état statistique pour 1924 indique un seul décès à la colonie le 6 avril, celui du colon Christian. Toutefois, l’état civil de Mettray recense bien 2 décès, celui de Barbier et celui de Christian. Il est vrai que Barbier est « pupille de l’assistance publique du Nord », ce qui renvoie à l’analyse faite ci-dessus – et la confirme – au sujet des enfants assistés. Mais le soupçon d’escamoter les décès par accident demeure.

Même constat pour les suicides. En 1909, celui de Contard qui a provoqué la fermeture de la Maison paternelle, est certes bien inscrit dans le registre des décès de Mettray. Pourtant le rapport de la direction de la colonie note « pas de décès au 1er trimestre ». Enfin, dernier exemple – nous en avons déjà parlé ci-dessus – le suicide, le 3 décembre 1911, du colon Compan qui n’est pas comptabilisé dans les tableaux statistiques.

La direction de la colonie ne s’attarde guère sur les colons tués lors de tentative d’évasion. En 1927 la mort de Lepie est signalée subrepticement dans le paragraphe « évasion » du compte-rendu de la situation morale et financière : « le pupille Lepie, loi 1912, qui nous avait été confié par le tribunal de Bordeaux s’est évadé le soir du 20 juillet [...] avec deux autres pupilles [...]. Le pauvre malheureux Lepie a été tué d’un coup de fusil par un habitant de Mettray [...], ce dernier poursuivait les trois évadés pour toucher la prime ». Dans le paragraphe « état sanitaire », pas de mention de ce décès : « nous avons eu à déplorer la mort de 5 pupilles loi 1912 ; les décès ont été causés par les maladies indiquées ci-après : congestion pulmonaire, 1 ; fièvre typhoïde, 1 ; infection gastro-intestinale, 1 ; péritonite tuberculeuse, 1 ; tuberculose pulmonaire, 1 ».

La lecture de l’état civil de Mettray fournit les noms des colons décédés : Autaa, Dalau, Barré, Cochet, Percheron et Lepie soit 6 décès de colons. Les 5 « loi 1912 » du tableau statistique décédés de maladie ainsi que celui du colon tué, qui, lui, n’est pas pris en compte par la direction de la colonie. La direction considère-t-elle que le colon Lepie, comme pour les enfants placés à l’hôpital de Tours «a fait mutation et a cessé de faire partie de notre établissement » une fois son absence signalée à l’appel du soir ?

En dehors de ces analyses, d’autres données nous paraissent importantes. Rappelons que cette étude ne porte que sur 711 colons, soit environ 4 % du nombre total de jeunes ayant séjourné à la colonie. Il serait abusif de généraliser à l’ensemble de l’effectif.

L’âge des colons

Cette partie de l’étude porte sur 678 colons, l’âge n’étant pas indiqué pour 33 d’entre eux. Le tableau récapitulatif montre clairement un maximum de décès pour les colons de 14 à 18 ans : 456 colons, soit 67 %. Plus choquant est le nombre de colons morts très jeunes : 146 décèdent avant 14 ans, 15 ont moins de 10 ans, un n’a que 7 ans. Ce nombre de décès de très jeunes enfants décroît au cours des années.

Les métiers des colons

Sur 602 décès inscrits dans l’état civil de Mettray, aucun métier n’est signalé jusqu’en 1856, sauf pour un charron et un tailleur. À partir de 1857, pour 323 colons, on recense 24 métiers différents, 46 sont dits sans profession et pour 233 colons le métier n’est pas indiqué. Sur 79 colons décédés à l’hôpital de Tours, le métier n’est signalé que pour 10 d’entre eux : 1 agriculteur, 4 cultivateurs, 1 domestique, 2 jardiniers, 1 manœuvre, 1 ouvrier agricole.

L’origine géographique

En général, la commune et le département de naissance sont indiqués dans les actes de décès. C’est un constat pour 665 d’entre eux. Parfois seul le nom de la commune est signalé et certaines fois, il n’a pas été possible de l’identifier formellement. Sur 665 colons décédés, 16 sont nés hors de la métropole, soit dans des colonies (7 en Algérie, 1 à la Martinique, 1 à la Réunion), soit dans des pays étrangers (1 en Albanie, 1 en Angleterre, 2 en Belgique, 1 en Espagne, 1 en Italie, 1 en Suisse).

La situation sociale des parents

L’étude porte sur 648 cas seulement, car quelquefois leur mention est laissée en blanc dans les documents. Pour 648 décès, les noms du père et de la mère sont connus pour 530 enfants (82 %), le père est inconnu pour 92 enfants (4 %), seul le nom du père est connu pour 6 colons (moins de 1 %) et 20 enfants relèvent de l’Assistance publique. Les actes de décès ne nous renseignent pas particulièrement sur les métiers des parents. On recueille 31 métiers différents dont 9 journaliers, 3 cultivateurs et 3 tisserands. Les 16 autres sont tous artisans à l’exception d’un propriétaire.

Les causes des décès

Les causes ne sont pas souvent indiquées. Il est donc difficile de savoir précisément de quels maux souffraient les colons décédés. Néanmoins, les maladies les plus souvent citées sont : phtisie pulmonaire, méningite, tuberculose, scrofule, myélite, variole, dysenterie, fièvre typhoïde, épilepsie, adynamie, anasarque, rougeole, fièvre cérébrale, scrofule, pneumonie, pyohémie, péritonite, bronchite, congestion pulmonaire, rhumatisme, crise d’appendicite, pleurésie, grippe infectieuse, épidémie de grippe, maladies des voies digestives, infection gastro-intestinale, affection du rein, bacillose, mastoïdite aiguë, asthénie, «décès par inhibition». Il faut bien entendu ajouter à ces causes de décès, les suicides, les accidents involontaires et volontaires, les mutilations et les meurtres. En 1927, à propos des mutilations, le directeur de la colonie rapporte, au sujet du colon Bulard : « ce pupille s’est stupidement gratté jusqu’à l’os le devant d’ une jambe avec un morceau de verre. Comme je lui faisais remarquer que sa sottise pouvait entraîner la gangrène et l’amputation, “ c’est ce que je cherche ” m’a-t-il répondu ».

Au terme de cette étude, une certitude s’impose : tous les décès des colons n’ont pas été portés à la connaissance des autorités de tutelle et a fortiori du grand public. Tout est fait pour les masquer en usant de tous les stratagèmes possibles. La tentation est grande, la réputation de la Société paternelle et de la colonie agricole et pénitentiaire de Mettray est en jeu. Peu importe que nous vivions dans des sociétés infiniment plus respectueuses de l’humain qu’il y a un siècle, la décence aurait exigé qu’on respecte par-delà la mort la victime quel que soit son statut social.

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La version complète de cet article est consultable aux archives départementales d’Indre-et-Loire (1 J 1303). Pour l’historique de l’institution, se reporter à l’ouvrage Luc FORLIVESI, Georges-François POTTIER et Sophie CHASSAT, Éduquer et punir. La colonie agricole et pénitentiaire de Mettray, Presses Universitaires de Rennes, 2005, ainsi qu’à G.-F. Pottier, Répertoire numérique du fonds de l’Association La Paternelle. Colonie agricole et pénitentiaire de Mettray. Village des jeunes. 1839-1997, 114 J, Archives départementales d’Indre-et-Loire, 2004.

Accès aux sources en ligne :

Au sujet des décès des enfants de la colonie agricole et pénitentiaire de Mettray en Touraine

Mettray, bibliographie et sources

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