Le rapport du Lieutenant Gitard : un savoureux morceau d’anthologie…

Le 10 octobre 1944, sur ordre du Général commandant la 18e Région militaire,
le lieutenant Gitard Joseph
prend le commandement de la prison militaire
de Bordeaux. Le 26 février 1945, il rédige un rapport accablant à l’encontre de son subordonné, l’adjudant-chef Fourcade… Ce texte, d’une grande finesse stylistique, constitue un véritable morceau d’anthologie de littérature administrative !

« Par décision du 14 Octobre 1944, vous avez rappelé à l’activité l’Adjudant de réserve FOURCADE Paul, et vous l’avez affecté à la Prison Militaire de Bordeaux, où il a pris son service le 18 du même mois, et où il remplit aujourd’hui encore les fonctions d’Adjudant-Chef Comptable.

Au cours des premières semaines qui ont suivi son arrivée, l’Adjudant FOURCADE m’a donné entière satisfaction. Ayant servi pendant quinze ans dans la Justice Militaire, ce sous-officier connaît en effet fort bien la technique des prisons, et il a participé avec beaucoup de dévouement à la mise en train du greffe et à l’organisation de la comptabilité. Il en a d’ailleurs été récompensé, puisque vous avez bien voulu le nommer Adjudant-Chef à la date du Premier Janvier.

Mais ce zèle initial a été de courte durée, et très rapidement, l’Adjudant-Chef FOURCADE s’est laissé aller à l’intempérance, dans des conditions de gravité telle
que son maintien en fonctions est devenu incompatible avec les nécessités du service.

Rapport du Lieutenant Gitard sur l'Adjudant-chef Paul Fourcade.

Lucide le matin, l’Adjudant-Chef FOURCADE se trouve cependant très gravement paralysé dans son travail par des tremblements nerveux des doigts et des mains qui ne lui permettent pas d’écrire ; l’après-midi, les tremblements disparaissent, mais la boisson ingérée depuis le lever agit alors d’une manière qui, pour être différente, n’en reste pas moins aussi prohibitive de tout travail utile.

J’ai fait examiner l’Adjudant-Chef FOURCADE par le médecin de la Prison, qui a constaté chez lui une intoxication chronique de nature exogène ‘paraissant être d’origine éthylique’ et cette constatation, même sous la forme légèrement dubitative qui s’imposait au médecin, corrobore entièrement l’opinion que j’avais pu me faire moi-même à la suite des abondantes libations dont j’ai pu, presque quotidiennement depuis deux mois, me rendre compte d’une manière moins scientifique mais plus effective que le médecin.

Or, en exécution des disposition de l’article 15 de l’Instruction Ministérielle du 9 Novembre 1925 (B.O., E.M., vol. 57, page 20) l’Adjudant-Chef FOURCADE remplit à la Prison les fonctions d’Officier Comptable telles que définies par l’article 13, avec les graves responsabilités qui y sont attachées, et il ne me paraît plus possible de lui maintenir cette charge.

C’est pourquoi j’ai l’honneur de demander que l’Adjudant-Chef FOURCADE, qui appartient à une classe non appelée sous les drapeaux, soit immédiatement rendu à la vie civile.

Ci-joint certificat délivré confidentiellement par le Médecin-Lieutenant CHAPELLAUBEAU.

Signé : Le Lieutenant GITARD, Commandant la Prison Militaire. »

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justice militaire et humour militaire ne sont donc pas antinomiques !…
Difficile de résister à l’envie et au plaisir de mettre en ligne cette « perle » découverte
en 13 J 1497, au Service Historique de la Défense, département de l’Armée de Terre.

[pour en savoir plus…] sur la prison militaire de Bordeaux, commandée par le lieutenant Gitard
du 10 octobre 1944 au 10 juillet 1945.

1 Commentaire de l'article “Le rapport du Lieutenant Gitard : un savoureux morceau d’anthologie…”

  1. G. Chareyre dit :

    Comme quoi on peut être militaire et instruit, n’en déplaise aux dinosaures des diverses Académies. Je serai curieux de donner ce texte en dictée a nos bacheliers.

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