Des nomades, des communistes et des camps dans la France occupée de 1940

Fernand de Brinon, 1938, photo Life.

Décembre 1940… une note de la délégation générale du Gouvernement français dans les territoires occupés, nous renseigne sur la situation, en zone occupée, des indésirables français et étrangers parmi lesquels, très majoritairement,
se retrouvent les nomades et les communistes…

L’auteur de cette note – qui semble avoir été rédigée le 28 décembre 1940 – est un collaborateur de Fernand de Brinon.
Ce dernier avait été nommé le 5 novembre 1940 ambassadeur de France auprès des Allemands puis, le 17 novembre suivant, « délégué général du gouvernement français dans les territoires occupés ».

Fernand de Brinon à son bureau en janvier 1938. Co-fondateur du Comité France-Allemagne,
il est nommé, le 5 novembre 1940, ambassadeur de France auprès des Allemands.
Photo : William Vandivert, Time & Life Pictures/Getty Images.

Entrée du camp de Mérignac Beau-Désert.

Entrée du camp de Mérignac Beau-Désert (Gironde), DR.

Texte intégral de la note de la Délégation générale du gouvernement français dans les territoires occupés : Note pour Monsieur COUTY, chef du 2ème Bureau [le 2e Bureau désigne communément le Service de renseignement de l’armée française]. « J’ai l’honneur de vous donner ci-dessous les renseignements que vous avez bien voulu me demander concernant le régime des nomades en zone occupée et les camps d’internement d’indésirables français et étrangers ».

a) – NOMADES

Ainsi que je vous l’ai déjà indiqué, les Autorités allemandes ont évacué les nomades de tous les départements côtiers depuis la SOMME jusqu’à la GIRONDE, et les ont fait refluer à l’intérieur du territoire occupé, notamment en SEINE-et-OISE, en MAYENNE, en SARTHE, dans l’ORNE, en INDRE-et-LOIRE, où les Préfets ont été invités à créer, sans délai, des camps de concentration pour les intéressés.

Ces mesures étant dictées par des raisons d’ordre militaire, il ne m’était pas possible d’en obtenir le rapport pur et simple. J’ai donc adressé une note au Chef militaire allemand en France, dont je vous ai d’ailleurs donné connaissance, à l’effet de lui demander l’autorisation de procéder par voie d’assignation à résidence en conformité de notre décret du 6 avril 1940, en lui faisant remarquer que l’on atteindrait ainsi le but désiré. J’ajoutais qu’au cas où il ne croirait pas devoir accéder à ma demande, j’envisagerais la création de camps régionaux. En effet, ce procédé a l’avantage d’être beaucoup moins onéreux au point de vue budgétaire en diminuant considérablement les frais de premier établissement et en permettant de résoudre plus facilement la question de la surveillance.

J’ajoute que les Autorités occupantes m’ont demandé d’interdire l’exercice des professions ambulantes dans les départements côtiers et de mentionner cette interdiction sur les carnets de nomades.

J’ai établi, en conséquence, une circulaire dont, ci-joint copie, en considérant que cette demande était peut-être un premier pas vers l’acceptation du principe de l’assignation à résidence. Il a, d’ailleurs, été répondu à ma note qu’elle serait prise en considération et ferait l’objet d’un examen dont le résultat me serait transmis ultérieurement.

En tout état de cause, au point de vue budgétaire, j’ai indiqué à Messieurs les Préfets que les frais entraînés par ces opérations de concentration et d’internement des nomades devaient être prélevés sur le chapitre “frais d’occupation”, puisqu’ils sont la conséquence d’une décision unilatérale de l’armée d’occupation.

Entrée du Camp d'Aincourt (Val d'Oise), ancien sanatorium, camp pour indésirables.

Entrée du camp d’Aincourt (Seine-et-Oise), ancien sanatorium, lieu de rassemblement et d’internement
des communistes de la région parisienne, d’octobre 1940 à mai 1942. Source.

b) – CAMPS en général

La création des camps s’avère, d’une manière générale, extrêmement difficile en zone occupée en raison de ce que :

1° – Elle ne peut être décidée qu’avec l’accord des Autorités d’occupation auxquelles des demandes, à cet effet, ont été adressées depuis octobre dernier, avec indication précise des emplacements désirés, sans que nous n’ayons pu obtenir, jusqu’ici, d’une manière formelle, que l’acceptation de principe à l’internement des intéressés.

2° – Toutes les installations disponibles sont occupées par l’armée allemande soit pour les besoins de ses troupes, soit pour y loger des prisonniers français, soit encore pour y tenir concentrés les étrangers qu’elle a, elle-même, rassemblés.

3° – Les Préfets ne mettent aucun empressement, dans les départements où les camps pourraient être créés parce qu’il s’agit de régions éloignées des côtes et des frontières de zone interdite, à trouver de semblables centres pour héberger, en dehors de leurs indésirables, ceux de leurs voisins.

4° – La question du gardiennage se pose dans des conditions plus délicates qu’en zone libre. À cet égard, j’attacherais du prix à savoir si je puis recruter, sur place ou dans les départements voisins, le personnel nécessaire à la garde des camps, celui de la police étant insuffisant pour l’assurer. Il faudrait, en ce cas, que je sois exactement informé des conditions de recrutement existant en zone libre, du taux des traitement des intéressés et du chapitre du budget de l’Intérieur sur lequel ces traitements devront être prélevés.

À noter que la question de l’armement se pose de son côté. Nous ne disposons, en effet, d’aucune arme en zone occupée et je vais profiter d’une demande d’armement d’une police locale par les Autorités allemandes, pour poser la question générale de l’armement des gardiens de camps à l’Hôtel Majestic.

c) – CAMPS d’INDÉSIRABLES FRANÇAIS

Jusqu’en novembre dernier, le seul camp dont la création avait été autorisée officiellement par les Autorités allemandes, était celui du sanatorium d’AINCOURT, pouvant contenir environ 500 personnes et qui était uniquement destiné à recevoir les indésirables français de la SEINE et de SEINE-et-OISE.

Ce centre étant entièrement rempli, j’ai dû, en présence de la nécessité de continuer les internements pour enrayer la propagande communiste, prendre la décision d’envoyer à la prison de FONTEVRAULT les 100 plus dangereux, et notamment les anciens députés communistes, mais cette situation ne saurait s’éterniser, ces locaux ne pouvant, en aucun cas, continuer à servir de centre d’internement.

J’ai demandé, à plusieurs reprises, que l’on envisage le transfert, en AFRIQUE du NORD, des individus les plus dangereux qu’un coup de main pourrait facilement délivrer en raison des faibles moyens de gardiennage et de l’armement insuffisant du personnel (il est toléré un revolver et 9 cartouches par garde ; mousquetons et fusils-mitrailleurs nous ont été refusés).

Camp de Jargeau, près d'Orléans (Loiret)

Camp d’internement de Jargeau,
près d’Orléans (Loiret), Source.

Par une note aux Autorités occupantes, dont je vous ai donnée connaissance, j’ai sollicité la mise à ma disposition du camp de JARGEAU près d’ORLÉANS, qui peut contenir de 500 à 1 000 communistes mais, comme il est urgent que la Préfecture de Police qui ne dispose plus de centre puisqu’AINCOURT est plein, puisse continuer à interner les communistes, j’ai prié M. le Préfet de l’AUBE de trouver, sans délai, un local où il pourrait être procédé à l’internement des intéressés et dont l’extension ultérieure pourrait être envisagée au moyen de baraquements.

C’est surtout pour PARIS et les départements voisins que la question est particulièrement difficile à résoudre. En effet, dans les départements éloignés de la capitale, les Préfets obtiennent assez facilement l’accord des Feldkommandanturen locales pour la création de centres d’internement en application du décret du 18 Novembre 1939. Par contre, ils ont tendance à ne procéder à cette création que dans la mesure strictement nécessaire aux besoins de leur département.

J’ai insisté, à maintes reprises, pour que ces centres ne soient créés qu’en accord avec leurs Collègues des départements voisins, en les invitant à provoquer des conférences interdépartementales pour tout ce qui concerne l’internement des communistes ou des étrangers. Je vous signale, à cet égard, que tous les Préfets bretons viennent de se réunir pour envisager la création d’un centre commun.

Quoi qu’il en soit, et en dehors d’AINCOURT, il a été créé jusqu’à présent, et avec mon consentement, un camp à MÉRIGNAC (Gironde), susceptible de contenir 400 détenus. Un camp à VAUDEURS (Yonne) susceptible d’en enfermer 50. D’autres créations sont actuellement envisagées en CHARENTE-INFÉRIEURE et dans la SARTHE.

Je vous serais obligé de bien vouloir m’indiquer sur quel chapitre du budget de l’Intérieur les frais de premier établissement et d’entretien de ces centres doivent être prélevés.

d) – CAMPS d’ÉTRANGERS

Jusqu’à présent, il n’existe aucun camp d’étrangers en zone occupée. Depuis octobre dernier, j’ai demandé aux Autorités allemandes d’autoriser le rapatriement des étrangers indésirables des pays occupés par le Reich, ainsi que des Italiens et des Espagnols et de consentir à la création de centres d’internement pour ceux qui ne pourraient être rapatriés.

En accord avec elles, j’ai prescrit aux Préfets le dénombrement des étrangers indésirables et indigents de leur département par une circulaire du 26 Octobre 1940 dont vous trouverez, ci-joint, un exemplaire. Cette opération vient d’être terminée et a donné les résultats suivants :

Indésirables : 10 178 dont 6 234 pour le département de la SEINE, les chiffres les plus importants étant représentés par les Polonais et les Italiens ;
Indigents : 8 796, tous des départements, les plus nombreux étant, par ordre d’importance, les Polonais, les Italiens et les Espagnols.

Ce recensement a fait l’objet de tableaux détaillés, par nationalité et par département, qui ont été transmis à M. le Directeur Général de la Sûreté Nationale, ainsi qu’aux Autorités allemandes qui les ont adressées à Berlin pour décision.

Denis Peschanski, Jorge Amat, La France des camps. 1938-1946, 85 minutes, Compagnie des Phares et Balises et CNRS Images. 1re diffusion sur France 2 le 8 avril 2010.

Cf La France des camps 1938-1946, documentaire de Jorge Amat et Denis Peschanski, 03/2010. Lien….

En tout état de cause, le principe de l’internement des indésirables et des indigents étrangers non rapatriables a été admis par l’Hôtel Majestic qui ne peut m’accorder le camp d’EVRON (Mayenne) que je lui ai demandé, parce que dépendant de l’armée allemande, mais qui va probablement mettre à ma disposition l’usine de VILLIERS-les-POTS (Côte d’Or), qui, après aménagement, pourra contenir 2 000 individus.
Dès que je l’aurai obtenu, un Inspecteur Général des Services Administratifs sera envoyé sur les lieux et je vous transmettrai un état des prévisions de dépenses nécessaires à la constitution de ce centre.

Je crois devoir vous signaler, d’autre part, qu’en accord avec M. le Préfet MARLIER, l’Ambassade de Belgique et les Autorités allemandes, il est facilement et continuellement procédé au rapatriement des Belges, Hollandais et Luxembourgeois indigents et même indésirables, que, d’autre part, j’ai prescrit le recensement des Slovaques en vue de leur rapatriement global par l’intermédiaire de la Commission de Rapatriement des Slovaques à Paris, autorisée par les Autorités occupantes.

À cet égard, je crois devoir insister sur l’intérêt qu’il y aurait à accorder le transport gratuit, jusqu’à SARREBRUCK, des 20 000 Slovaques indigents des deux zones, ces étrangers étant ensuite convoyés jusqu’à leur domicile aux frais des Autorités allemandes et slovaques, ce qui serait beaucoup moins ruineux que les frais d’entretien de ces indigents dans notre pays.

En ce qui concerne les ITALIENS, je me suis entretenu de la question avec le Consul Général d’Italie à Paris qui est tout prêt à rapatrier les indigents (20 par jour retournent déjà en Italie par ses soins) et même les indésirables, car il estime que leur présence est aussi regrettable pour le bon renom de son pays qu’elle l’est pour nous au point de vue de sûreté. Un accord interviendrait très rapidement, à cet égard, mais il ne me paraît pas possible de le préparer sans que les Autorités allemandes aient donné leur réponse de principe.

Pour les ESPAGNOLS, enfin, je fais tenir au Consul Général d’Espagne, par l’intermédiaire de M. le Préfet MARLIER, qui a déjà obtenu certains rapatriements, la liste de ses nationaux désireux de rentrer en Espagne bien que n’ayant pas les papiers nécessaires. J’ajoute que je ne verrai aucun inconvénient à aborder la question du rapatriement massif des Espagnols mais, là encore, il faut attendre la réponse de principe de BERLIN, d’autant que l’armée occupante, dans certains départements comme la GIRONDE, a prescrit le recensement des “rouges” en vue de les emmener en Allemagne. »

Signé illisible.

Source : Archives nationales, Paris, fonds de l’Inspection générale des camps d’internement, cote F7 15086.

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