Les triangles violets face à Hitler : une résistance spirituelle au nazisme

Le tableau des différents triangles identifiant les prisonniers des camps de concentration nazis

L’un des volets du colloque qui se tiendra samedi 20 novembre au Mémorial de Caen sera consacré à l’étude de trois catégories de prisonniers des camps nazis à propos desquels l’historiographie est restée relativement discrète. Ils portaient un triangle : rose pour les homosexuels, marron pour les Tsiganes (certains historiens leur attribuent la couleur noire), et violet pour les témoins de Jéhovah.

Voici le texte de présentation de la communication au cours de laquelle sera évoquée « la résistance spirituelle au nazisme des triangles violets » :

En quoi le nazisme était-il incompatible avec les croyances des témoins de Jéhovah ?

Une première réponse à cette question réside dans la posture du chef, une dimension érigée en culte. On salue le Führer d’une manière quasi religieuse en disant « Heil Hitler ! ». Pour les témoins de Jéhovah, il est inconcevable de participer à un quelconque culte de la personnalité.
Ils assimilent le salut fasciste à un acte d’idolâtrie. Les implications quotidiennes du salut hitlérien sont si nombreuses que tout résistant est vite identifié…

Le deuxième élément de réponse s’inscrit dans la nature de la société totalitaire, encadrée par le parti unique qui occupe tout l’espace de la vie publique et dont la jeunesse fait l’objet de l’attention particulière du Führer. L’école et les organisations de jeunesse deviennent le vecteur des idées racistes, antisémites et conquérantes du parti national-socialiste. Dès l’école, le rite collectif du salut marginalise les jeunes témoins de Jéhovah. En 1936, l’appartenance aux Hitlerjugend (Jeunesses Hitlériennes) devient obligatoire. Le 22 juillet 1937, ordre est donné de dessaisir les parents témoins de Jéhovah de leur autorité parentale. En conséquence, 650 enfants sont retirés à leurs parents.

Triangle violet cousu sur une pièce d'étoffe que portait un témoin de Jéhovah prisonnier dans un camp de concentration allemand.Et enfin, troisièmement, le nationalisme exacerbé du nazisme prétend légitimer la conquête d’un « espace vital », le Lebensraum. Parce qu’il fait l’apologie de la guerre, le régime engendre un nouveau conflit de conscience pour ces chrétiens. Lorsque le service militaire devient obligatoire, en 1935, l’État ne reconnaissant pas l’objection de conscience envoie les jeunes témoins en prison ou dans les camps.

Le nazisme ne peut s’accommoder d’une pensée religieuse qui refuse son idéologie. Une fois la guerre déclarée, les témoins de Jéhovah sont accusés de haute trahison. Leur résistance « motivée par l’amour du prochain et le respect des principes de l’Évangile » les expose alors à la peine de mort. Dans le cadre d’une puissante campagne de désinformation, le régime les accuse d’être Juifs au motif qu’ils lisent l’Ancien Testament. On leur reproche de soutenir le bolchevisme juif et de rassembler les communistes !

Comment cette intolérance se traduit-elle dans la vie quotidienne ?

Les réunions et les écrits des témoins de Jéhovah inquiètent les autorités dès le mois de mars 1933. La même année, on assiste à des autodafés et à des interdictions de réunions. Parallèlement à cette persécution, les témoins opposent une résistance et tentent de défendre leurs droits avec les moyens juridiques dont ils disposent. Ils protestent publiquement en distribuant des tracts. En juin 1936, une unité spéciale de la Gestapo est chargée de les surveiller. En décembre 1936, les témoins de Jéhovah distribuent des dizaines de milliers de tracts reproduisant une protestation adoptée au mois de septembre, à Berne. Les premières arrestations de masse ont lieu en août et septembre 1936. Deux autres vont suivre, en 1937. En juin de la même année, les témoins font circuler une « Lettre ouverte au peuple allemand qui croit en la Bible et qui aime le Christ ».

Plaque commémorative en hommage aux "triangles violets", les témoins de Jéhovah internés dans les camps de concentrations nazis.

Dans le même temps, les témoins subissent des perquisitions à domicile, font l’objet d’arrestations suite à des dénonciations calomnieuses, sont victimes de violence, les fonctionnaires témoins de Jéhovah qui refusent d’abjurer leur foi se voient privés de leur emploi, des parents sont déchus de leur autorité parentale et des enfants sont envoyés en maison de redressement.
En 1938, les triangles violets internés dans les camps de concentration nazis sont au nombre de 6 000, astreints aux travaux les plus pénibles.
Avec la venue de la Seconde Guerre mondiale, la situation s’annonce inéluctablement plus sévère.

Combien ont-ils été dans les camps ?

Les Témoins de Jéhovah face à Hitler, Guy Canonici, préface de François Bédarida, éditions Albin Michel, 1998

Si l’on croise les données issues des études menées par les historiens qui ont étudié les triangles violets, on peut avancer les chiffres suivants : 10 000 arrestations, 3 000 morts. Dans ce bilan il faut aussi compter les rescapés parmi lesquels ceux qui ont fait « la marche de la mort », lors de l’évacuation de camps tel celui de Sachsenhausen. Cet acharnement du régime nazi dont les triangles violets ont fait les frais en Allemagne a aussi concerné l’Autriche après l’Anschluss ainsi que l’Alsace-Moselle.

Pour en savoir plus sur le programme du colloque de Caen.

Sources photos : Le tableau représentant les différents triangles, ainsi que le triangle violet cousu avec le matricule 46436 : United States Holocaust Memorial Museum, Washington.
Plaque commémorative à la mémoire des témoins de Jéhovah internés : camp de Mauthausen.

Bibliographie : Les Témoins de Jéhovah face à Hitler, Guy Canonici, préface de François Bédarida, éditions Albin Michel, 1998.
Les Bibelforscher et le nazisme (1933-1945) Ces oubliés de l’Histoire, Sylvie Gaffard et Léo Tristan, éditions Tiresias, 1990.

8 Commentaires de l'article “Les triangles violets face à Hitler : une résistance spirituelle au nazisme”

  1. DELANNOY Jean-Marie dit :

    Un grand merci pour ce remarquable témoignage que je viens de relire sur « DERNIERE GUERRE MONDIALE » de février 2013 pages 49 à 52. J’ai travaillé 25 ans dans la plus grande librairie (Maison de la Presse) d’Issoudun. J’ai dans ma modeste blibliothèque une cinquantaine d’ouvrages traitant de l’attitude courageuse des triangles violets. Histoire trop méconnue…
    Bien cordialement.
    JM. DELANNOY

  2. Claude Allal dit :

    J’ai vu l’ensemble des reportages sur France 2 du 70ième anniversaire de la libération du camp d’Auchwitz-Birkeneau.
    Je suis choqué que la journaliste vedette qui présentait le tableau avec les différentes couleurs des triangles identifiant les catégories de prisonniers ait passé sous silence les triangles violets, volontairement ou involontairement.

  3. Mulero Philippe dit :

    Avec la recrudescence des actes contre les Juifs en France en 2015 et les attaques perpétrées contre les Témoins de Jéhovah considérés comme une secte par cette France qui collabora avec les Nazis et qui a voulu faire taire les Témoins en les taxant à 60%…
    Les fascistes sont toujours la, car ils n’ont pas disparu comme par enchantement lors de la défaite des Nazis !

  4. Pierre dit :

    Merci à vous pour cet article
    Un livre paru aux éditions TIREZIAS Paris a courageusement retracé l’histoire des « bibelforscher et le nazisme »
    Les écrivains Sylvie GRAFFARD et Léo TRISTAN ont apparemment rencontré beaucoup d’opposition lorsqu’ils ont voulu rendre ce témoignage…

  5. Jacky Tronel dit :

    Je vous renvoie au livre à ce jour le plus documenté sur le sujet : « Les Témoins de Jéhovah face à Hitler » de Guy Canonici, préfacé par François Bédarida, Albin Michel, 1998.

  6. Davy dit :

    Merci beaucoup de partager votre communication à ce colloque. C’est très intéressant.

    Hélas, les interventions à ces colloques ne profitent généralement qu’à un cercle restreint de personnes ayant eu l’occasion d’y assister ou bien d’obtenir l’éventuelle publication des actes.

    Il est important que même les non-initiés à l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale aient une connaissance moins superficielle de cette partie sombre de notre passé et puissent en tirer des leçons pratiques pour ne pas se laisser entraîner à nouveau dans une spirale de la peur de l’inconnu et de l’intolérance et pour développer un esprit critique face à toute forme de propagande.

    J’ai récemment découvert les derniers outils pédagogiques publiés en 2015 par le Conseil de l’Europe, à la fois concis et instructifs :
    Les victimes du nazisme – Destins spécifiques. Fiches pédagogiques pour les enseignants
    Régis Schlagdenhauffen et Francine Mayran
    Conseil de l’Europe, 2015

    https://rm.coe.int/CoERMPublicCommonSearchServices/DisplayDCTMContent?documentId=090000168048250f

  7. Jacky Tronel dit :

    Bonjour Davy et merci pour le lien vers ces « Fiches pédagogiques », fort bien faites.
    Je suis le travail « artistico-mémoriel » de Francisne Mayran depuis quelques années.
    Sur ce blog, trois articles lui ont été consacrés :
    « Peindre la Mémoire » avec Francine Mayran
    « Témoigner de ces vies – Peindre la mémoire » : dernier opus de Francine Mayran
    « Après la Shoah on avait dit : plus jamais ça… Et pourtant ! »

  8. Un super blog, merci !

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