Le chat à neuf queues dans les prisons de Londres

"Le chat à neuf queues dans les prisons de Londres". Journal L’Illustration du samedi 3 septembre 1910

« Nous en viendrons, tôt ou tard, comme les Anglais, à ce sage procédé de correction. Il est trop clair que nos prisons sont désormais des hôtels trop confortables pour effrayer les malandrins. Le jour où nous comprendrons que la peine du fouet, si pratique, si courte et si hygiénique, est en même temps la seule qui puisse nous débarrasser de certains rôdeurs, ce jour-là nous pourrons nous promener la nuit sans revolver et nos grandes villes, Paris ou Marseille, cesseront d’être, pour leur insécurité, la risée de l’étranger. »

Texte signé Philippe Millet, correspondant du Temps à Londres, pour le journal L’Illustration du samedi 3 septembre 1910…

La photo de couverture du journal L’Illustration est ainsi légendée : « Le chat à neuf queues dans une prison de Londres – Un châtiment humiliant qui a délivré l’Angleterre de ses “ apaches ” et assuré la sécurité publique. Scène reconstituée d’après les documents photographiques de M. Finot. »

Le Fouet dans les prisons anglaises

En présence de l’audace sans cesse croissante des apaches de Paris, de la recrudescence de leurs exploits, on a envisagé l’éventualité de rétablir, pour eux, dans les prisons, l’application du fouet, le plus humiliant, sans dommage pour la santé, des châtiments corporels. Nous avons demandé à M. Philippe Millet de nous documenter exactement sur la façon dont ces châtiments sont encore appliqués en Angleterre, où ils donnent de très satisfaisants résultats. Voici l’intéressant article qu’il nous adresse :

« Tout le monde nous parle de ce fameux chat à neuf queues dont les malandrins de Londres ont si peur ; Bien peu l’ont vu et personne, jusqu’à ce jour, ne l’avait photographié. Grâce à l’extrême obligeance des autorités anglaises, j’ai pu cependant pénétrer, en compagnie de M. Finot, représentant à Londres de la maison J. Richard et Cie, dans le repaire de cet animal mystérieux, au fond de la prison Wormwood Scrubbs. Le vérascope Richard, discret et précis à la fois, nous fut, en l’occasion, d’un précieux secours. C’est à lui que les lecteurs de L’Illustration doivent aujourd’hui la primeur des clichés entièrement inédits pris par M. Finot, qu’ils sont à même de compter les neuf cordelettes de ce joujou d’actualité, de comprendre le mécanisme d’ailleurs simple de la correction, et de faire justice des légendes que l’on accrédite encore en France sur la cruauté des châtiments corporels.

Ayant en effet l’âme tendre, nous nous figurons volontiers que l’usage du fouet est, en Angleterre, une survivance de la barbarie. C’est là une illusion qu’il importe de dissiper.

« Une prison modèle à Londres : Wormwood Scrubbs »

« Une prison modèle à Londres : Wormwood Scrubbs »

Nul doute que le fouet ne fût autrefois un peu rude. Le martinet de l’ancien régime a laissé en France un mauvais souvenir ; c’est à la comtesse de Lamotte, l’héroïne de l’affaire du Collier, qu’il fût administré pour la dernière fois ; en cette occasion, la condamnée fut attachée à une charrette, la corde au cou, et fouettée en place publique avant d’être marquée au fer rouge et envoyée à la Salpêtrière. Les juges d’Angleterre ne se montraient guère plus aimables pour le sexe faible. Jusqu’en 1817, on fouettait publiquement les femmes coupables d’ivresse ou d’inconduite. Les châtiments infligés aux hommes étaient sévères à proportion. Mais c’est dans l’armée et dans la marine anglaises que les châtiments corporels restèrent le plus tard d’une révoltante cruauté. Le chat à neuf queues y fit son apparition en 1689, et, jusque vers la moitié du dix-neuvième siècle, il arrivait souvent qu’un soldat ou un marin fût condamné à recevoir plusieurs centaines de coups de fouet.

Somerville, qui fut condamné en 1832, étant jeune soldat, à recevoir deux cents coups (lashes) pour une faute légère, nous a laissé un récit de ses souffrances : « Au premier coup, écrit-il, j’éprouvai entre les épaules une étonnante sensation qui s’en alla d’un côté jusqu’aux ongles de mes orteils, de l’autre jusqu’aux ongles de mes doigts, et qui me perça jusqu’au cœur comme si on m’avait enfoncé un couteau dans le corps. Le sergent-major compta : « Un ! »… Simpson (le maréchal ferrant) me frappa une seconde fois quelques centimètres plus bas et alors je trouvai le coup précédent doux et agréable en comparaison de celui-ci. Le sergent-major compta : « Deux ! » Le « chat » tourna deux fois au-dessus de la tête du maréchal ferrant et retomba sur mon omoplate droite… L’omoplate était aussi sensible que le reste, et quand il me frappa l’épaule gauche et que la voix cria : « Quatre ! » je sentis ma chair trembler dans toutes ses fibres depuis le crâne jusqu’aux orteils… »

Ces châtiments sont d’un autre âge. Ils n’ont toutefois rien de commun avec la peine du fouet telle qu’elle est appliquée en Angleterre depuis une cinquantaine d’années. C’est, en effet, vers 1860, que le Parlement autorisa les juges, par le Garrotters Act, à ajouter la peine du fouet à celle de l’emprisonnement dans les cas d’agression contre les personnes. Le chat à neuf queues ne fut, d’ailleurs, guère employé avant 1880. Londres fut infesté, à ce moment-là, par des rôdeurs nocturnes qui attaquaient et bâillonnaient les passants. Pour s’en débarrasser, on appliqua avec vigueur le Garrotters Act et les apaches anglais n’entrèrent plus en prison sans connaître la caresse du cat-o’ nine tails. Aujourd’hui, on fouette très rarement. Dans la prison de Wormwood Scrubbs, qui compte 1.400 prisonniers, le « chat » n’entre en danse qu’une demi-douzaine de fois par an. Mais il n’est pas douteux qu’on l’emploierait davantage si les agressions se multipliaient. Tant il est vrai qu’il s’agit là non pas d’une sanction barbare, mais d’un châtiment moderne, dont l’efficacité a été établie par l’expérience.

Wormwood Scrubbs : « Le grand vestibule sur lequel ouvrent les cellules. »

« Le grand vestibule sur lequel ouvrent les cellules. »

Au surplus, il suffit de visiter le lieu de la correction pour se convaincre qu’elle n’a rien de médiéval. La prison de Wormwood Scrubbs est une des mieux aménagées qui soient au monde. Des cellules aux salles de bains, des ateliers aux cuisines, il n’y a pas de perfectionnement récent qui n’y ait été appliqué. L’état sanitaire y est si bon que la mortalité n’y dépasse guère 1 pour 1.000.

C’est dans une salle de gymnastique spacieuse et bien aérée que l’on nous montre les appareils servant à la peine du fouet.

Voici d’abord le chevalet sur lequel est placé le coupable. C’est un grand cadre oblique traversé par une barre. Cette barre, rembourrée d’un coussin, se déplace le long de deux montants en fer percés de trous, de manière à pouvoir être haussée ou abaissée suivant la taille du prisonnier. L’homme, le torse nu, y est attaché au moyen d’une ceinture de cuir qui l’enserre au-dessus des hanches. Ses pieds sont pris dans deux anneaux de cuir fixes, placés au bas de l’appareil. Ses mains sont enfermées dans deux bracelets de cuir se déplaçant le long de deux tringles latérales ; une corde attachée à ses bracelets et traversant une poulie au sommet de l’appareil permet à un opérateur placé derrière le cadre d’obliger le patient à tenir les bras en l’air. Par une mesure de précaution, le cou et la nuque du prisonnier sont protégées au moyen d’un col large et épais.

C’est alors que s’approche un vigoureux gardien armé du chat à neuf queues. Le cat actuel n’est plus l’instrument formidable d’autrefois ; ce n’est plus la corde grosse comme le poing et divisée en cordelettes pourvues de nœuds ; le manche ressemble à un mirliton et les neuf cordelettes, finement tressées, sont absolument lisses. Le gardien se place tantôt à droite, tantôt à gauche du chevalet, fait décrire au « chat » une sorte de huit au-dessus de sa tête et fait retomber l’extrémité des cordelettes sur les épaules nues du prisonnier.


Les verges, qui remplacent le chat à neuf queues. L'Illustration du 3 septembre 1910

Les verges, qui remplacent le chat à neuf queues. L’Illustration du 3 septembre 1910


Dans les cas moins graves et quand les coupables sont mineurs, on se contente de mettre à nu la partie charnue de leur individu et de les fouetter comme des enfants avec des verges. Ces verges ressemblent à un balai de cuisine ; leur long manche permet à l’opérateur de leur donner plus d’élan avant de les envoyer au but. Il va sans dire que la correction est moins pénible que celle du chat à neuf queues.

Ce châtiment est donc fort différent de celui que l’on infligeait autrefois. Au lieu de la charrette ou du triangle en bois où l’on attachait le condamné, on lui offre aujourd’hui un chevalet qui épouse délicatement ses formes. Les terribles nœuds des cordelettes ont été supprimés. Le nombre des coups, qui atteignaient jadis plusieurs centaines, est ordinairement de deux douzaines et ne dépasse jamais trente. La peine est d’ailleurs infligée dans les meilleures conditions possibles. Un médecin se tient auprès du chevalet, prêt à interrompre la correction si le patient vient à s’évanouir. Enfin, le coupable est fouetté dans la prison même, loin des curieux et sans une inutile publicité.

Chat à neuf queues, au Musée des tortures à Fribourg-en-Brisgau.

Chat à neuf queues, au musée des tortures à Fribourg-en-Brisgau.
Source : Wikipédia

Ces adoucissements n’empêchent pas le fouet d’être efficace. Si humain qu’il soit devenu, il laisse sur les épaules du condamné des marques ineffaçables. La peur agit d’ailleurs en pareil cas plus encore que le mal ; presque tous les prisonniers poussent des hurlements avant même que le « chat » leur ait caressé les épaules. Aussi bien est-ce le fouet qui purgea Londres, en moins de dix-huit mois, des apaches qui l’infestèrent il y a trente ans. C’est à la sainte terreur qu’il inspire que Londres est encore aujourd’hui redevable de sa sécurité. Les autorités anglaises sont toutes d’accord pour dire que c’est la seule peine que redoute certaines catégories de malfaiteurs. Il y eut dernièrement dans une prison anglaise un commencement de révolte parmi certains prisonniers ; l’un d’eux allait frapper un gardien, quand un des codétenus lui cria : « Gare au chat ! » Ce mot suffit à le calmer. L’eût-on menacé de dix ans de prison, il est probable qu’il eût été moins prompt à reprendre son sang-froid.


L’Illustration du samedi 3 septembre 1910 : Le chat à neuf queues dans une prison de Londres – Un châtiment humiliant qui a délivré l’Angleterre de ses “ apaches ” et assuré la sécurité publique.

Le chat à neuf queues dans une prison de Londres. L’Illustration du 3 septembre 1910

Nous en viendrons, tôt ou tard, comme les Anglais, à ce sage procédé de correction. Il est trop clair que nos prisons sont désormais des hôtels trop confortables pour effrayer les malandrins. Le jour où nous comprendrons que la peine du fouet, si pratique, si courte et si hygiénique, est en même temps la seule qui puisse nous débarrasser de certains rôdeurs, ce jour-là nous pourrons nous promener la nuit sans revolver et nos grandes villes, Paris ou Marseille, cesseront d’être, pour leur insécurité, la risée de l’étranger. »

Philippe Millet, correspondant du Temps à Londres.

« Comment on traite les apaches en France »

« Londres, qui est une plus grande ville que Paris, Londres n’ a pas d’apaches… Pourquoi ?… Je vais vous le dire. Parce que Londres a le « chat à neuf queues ».

Un ancien directeur des affaires criminelles d’ Angleterre, sir Howard Vincent, racontait l’autre jour, à un de nos confrères, que, il y a quelques années, il y avait à Londres quelques bandes de petits voyous dans le genre de nos apaches. On les appelait les “ hooligans ”. La police se mit à leurs trousses. Les moins coupables, ceux qui n’ étaient convaincus que de délits légers, furent condamnés à quatorze jours de “ hard labour ” pour commencer ; les autres, ceux qui avaient commis des vols avec violence, furent soumis au régime du “ chat à neuf queues ”, sans préjudice de deux années de “ hard labour ”.

Lu dans Le Petit Journal du dimanche 3 novembre 1907.

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Sur les origines du mot « apache », voir l’abondante biographie citée en fin de l’article de Wikipédia : lien

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