L’abbé Crozes, aumônier du dépôt des condamnés de la Grande Roquette

Abbé Crozes, aumônier du dépôt des condamnés de la prison de la Grande Roquette

Parmi les aumôniers des prisons de Paris dont l’Histoire a retenu le nom figure l’abbé Crozes qui, de 1860 à 1882, a côtoyé quelques 200 condamnés à mort, accompagnant 51 d’entre eux jusqu’à l’échafaud dressé à quelques pas de l’entrée de la prison de la Grande Roquette.

Cet abbé était si connu qu’à l’étranger, plusieurs journaux (dont The New York Times, The London Daily Telegraph et The Irish Canadian) publièrent un communiqué annonçant sa mort.

M. l’abbé Crozes, dessin Henri Meyer (photographie Appert), gravure Navellier,
publié en couverture du Journal illustré du 11 novembre 1888.

Aumônier des condamnés à mort et grand humaniste

La nécrologie publiée dans Le Journal illustré du 11 novembre 1888, une semaine à peine après sa disparition, dépeint un humaniste soucieux d’adoucir les derniers moments des condamnés dont on lui confiait la charge.

« De petite taille, fluet, nerveux, les cheveux blancs et longs, le front haut, le teint légèrement lustré par l’âge sur les pommettes des joues, l’accent méridional, la démarche lente et cassée, ce vénérable prêtre, dans sa houppelande usée, ornée du ruban rouge, était une personnalité.

Il eut pour ainsi dire la passion des plaies humaines et, dès la sortie de Saint-Sulpice, demanda l’aumônerie de la Petite Roquette, puis de la Grande Roquette. Pendant sa longue carrière, de 1860 à 1882, il a vu deux cents condamnés à mort, en comptant les graciés, et il a accompagné cinquante et un suppliciés jusqu’à l’échafaud ; parmi eux : de la Pommerais, Avinain, Troppmann, Moreau, Billoir, Barré, Lebiez, Abadie, Prévost, Menesclou, Perry, etc. »

La cour centrale de la prison de la Grande Roquette à l'heure de la promenade des condamnés.

La cour centrale de la prison de la Grande Roquette à l’heure de la promenade des condamnés.
Le Journal illustré du 11 novembre 1888.

« Dès qu’un condamné était transféré au fameux Dépôt des dernières heures, l’abbé Crozes allait le voir. Cette apparition causait au criminel un frisson lugubre, comme au mourant l’entrée du prêtre ; mais cette première visite était courte, se passait debout, devant les agents, c’était un simple bonjour un peu banal.
À la seconde visite, l’abbé faisait sortir le condamné de sa cellule et le recevait dans la pièce voisine. Il l’embrassait, essayait de gagner sa confiance et lui témoignait de l’intérêt ;
il écoutait ses plaintes, recueillait ses désirs et se mettait tout à sa disposition pour adoucir les rigueurs de la prison.
C’était le succès certain. »

La cellule d'un condamné à mort à la prison de la Grande Roquette.

Cellule d’un condamné à mort,
prison de la Grande Roquette.

« Seul, paraît-il, Avinain le repoussa avec violence :
‘Vous perdez votre temps, lui répondait-il, je ne crois pas à vos simagrées. – Bravo, mon cher Avinain, fit doucement l’abbé, je vois que vous avez la plus grande qualité, la franchise. Elle fait excuser bien des défauts !’
Pendant vingt jours, le petit abbé lutta, enlaça peu à peu le boucher colosse et finit par le vaincre, mais seulement un quart d’heure avant l’échafaud.

La demeure qu’il a occupée pendant plus de vingt ans était
à l’extrémité de la rue de la Roquette, non loin du Père-Lachaise
, au milieu des marbriers funéraires. Sa toute petite chambre, au rez-de-chaussée, dans le fond d’une cour, donnait sur un jardin grand comme une concession de cimetière et plein d’immortelles, de verveines et de fleurs sombres. Le mobilier valait bien six cents francs avec le crucifix d’ivoire qui surmontait la cheminée et la montre d’argent placée au chevet du lit. Dans un angle, un vieux secrétaire encombré de tiroirs marqués d’énormes chiffres : c’était une sorte de reliquaires des condamnés, contenant un souvenir quelconque, une lettre de tous les suppliciés, etc.

Depuis quelque temps, l’abbé Crozes, très fatigué, très vieilli par ses quatre-vingt-deux années, s’était retiré à l’infirmerie diocésaine de Marie-Thérèse. Il y est mort, sans grande souffrance, succombant à la pneumonie. »

La prison de la Grande Roquette et sa guillotine…

Souvenirs de la Petite et de la Grande Roquette par l'abbé Moreau

« La rue de la Roquette, qui commence place de la Bastille pour aboutir au cimetière du Père-Lachaise, s’élargit vers le dernier tiers de son parcours en une sorte de place carrée, célèbre dans la population parisienne, car c’est là que ce font les exécutions capitales. De chaque côté de ce lugubre emplacement s’élèvent les hautes et tristes murailles de deux prisons :
à gauche, c’est la maison d’éducation correctionnelle des jeunes détenus de la Petite-Roquette ; à droite la Grande-Roquette ou le dépôt des condamnés.
[…] L’inauguration du Grand Dépôt sur la place de la Roquette, le 23 décembre 1836, amena une modification essentielle dans l’incarcération des condamnés à mort : on ne les conduisit plus à Bicêtre ; on les enferma à la Roquette dans un quartier spécial.

Le monument de la Roquette, élevé en dix-huit mois par l’architecte Gau, réunit toutes les conditions de sécurité et d’hygiène qu’exige ce genre de construction. »

Guillotine de la prison de la Grande Roquette, remisée rue de la Folie-Régnault.

Jusqu’en 1930, la guillotine utilisée pour les exécutions qui avaient lieu à l’emplacement actuel des n° 166-168 rue de la Roquette était remisée dans une courette située entre les immeubles 60 et 62 de la rue de la Folie-Régnault. (Source)

« Au mois de juin 1851, après l’exécution de Viou, la place de la barrière Saint-Jacques fut délaissée et le 16 décembre de la même année, Humblot fut décapité au rond-point de la Roquette, à la porte de la prison, où il avait attendu qu’on se prononçât sur son pourvoi en cassation et son recours en grâce. Depuis cette époque, les quarante et un condamnés à mort qui ont subi leur peine à Paris ont été décapités sur cet étroit emplacement, à un endroit qu’on peut facilement reconnaître à cinq dalles encastrées au milieu du pavage et destinées à supporter d’aplomb les chevalets de l’échafaud. Ce sont ces cinq dalles, qu’en style d’argot, les prisonniers appellent l’abbaye de Cinq Pierres, ou l’abbaye de Monte-à-regret, en souvenir du supplice de la pendaison. […]
Le premier exécuteur des arrêts criminels du continent français fut Heidenreich, déjà Monsieur de Paris. […] Nicolas Roch, autrefois Monsieur d’Amiens, lui succéda le 6 avril 1872. »

Sur les exécuteurs en chef des arrêts criminels, la guillotine et les guillotinés… en savoir plus.


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