Au sujet de la garde des prisons et des camps d’internement français par des Sénégalais

1940 : portrait d'un tirailleur sénégalais de la 2e armée.

Le 8 décembre 1943, René Bousquet (secrétaire général à la Police) adresse au général SS Karl Oberg (commandant en chef des S.S. et de la Police allemande dans la circonscription des forces militaires en France) une requête au sujet de la garde des prisons et des camps d’internement par des « militaires indigènes coloniaux Sénégalais ».
La mesure envisagée permettrait, d’après le Colonel Ch. Dupuy (chef du service technique du Maintien de l’Ordre), la relève des forces du Maintien de l’Ordre actuellement chargées de ces services et qui pourraient, de ce fait, « participer à une lutte active contre les entreprises des terroristes ».

Suit l’intégral de la lettre de Bousquet à Oberg du 8 décembre 1943 :

« Le chef du gouvernement, ministre de l’Intérieur (Secrétariat général à la Police)…

À Monsieur le Général, commandant en chef des S.S. et de la Police allemande dans la circonscription des forces militaires en France.

I – Les détenus politiques…

Les détenus politiques sont incarcérés soit dans cinq prisons spéciales, s’ils sont déjà condamnés, soit dans les prisons sises au siège des 25 cours d’appel, s’ils sont seulement prévenus. Les internés politiques sont rassemblés dans 15 camps d’internement. Tous ces individus, dangereux pour la sûreté de l’État, sont donc actuellement répartis entre 45 établissements répressifs.

II – Les évasions, ainsi que les attaques de terroristes…

Les évasions, ainsi que les attaques de terroristes menées de l’extérieur se multiplient sur ces établissements. Depuis 6 mois, on compte environ 200 évasions, dont 3 importantes (prisons de Saint-Étienne et du Puy, et particulièrement en octobre, dans cette dernière ville 80 évadés en une seule fois).

Les partis du désordre ont intérêt à libérer leurs cadres, pour organiser la guerre civile. Il faut renforcer la garde des prisons et des camps, y consacrer des effectifs plus importants, mieux armés, composés d’hommes sûrs.

Soldat sénégalais, gardien au centre de séjour surveillé du Sablou (Dordogne), 1940.

III – Cette garde devrait revenir en permanence à l’administration pénitentiaire.

Cette garde devrait revenir en permanence à l’administration pénitentiaire. En raison des circonstances et malgré les charges qui pèsent sur celles-ci, elle est assurée actuellement par les forces de police françaises statiques (Corps urbains) renforcées par des forces mobiles (Gendarmerie, Groupes mobiles de réserve et même Garde). C’est une lourde hypothèque pour les forces mobiles de police et du Maintien de l’Ordre qui ont été créées pour d’autres missions, et qui, émiettées en de nombreuses gardes fixes, sont indisponibles pour l’action directe contre le terrorisme, plus conforme à leur destination et à leurs possibilités.

Actuellement, 1.827 hommes (Zone Sud : 1.025 hommes dont 300 gendarmes, 120 gardes, 605 gardiens G.MR. – Zone Nord : 802 hommes dont 752 gendarmes et 30 gardiens G.M.R.) appartenant aux forces mobiles du Maintien de l’Ordre sont employées à la garde des prisons et des camps. Il ne m’est pas possible de les renforcer par d’autres forces mobiles que je devrais encore distraire des missions impérieuses dont elles sont actuellement chargées.

En effet, comme je l’ai fait ressortir dans la lettre récente N° 693 SG-Pol./STMO, que je vous ai adressée le 11 novembre 1943, il ne me reste plus d’unités disponibles, et dans l’ensemble, les forces mobiles françaises de Police et du Maintien de l’Ordre sont fatiguées, et déjà trop utilisées à des services statiques.

IV – Il existe en France des militaires indigènes coloniaux :

Il existe en France des militaires indigènes coloniaux : Nord-Africains, Malgaches, Indochinois, Sénégalais. Seuls, parmi ces indigènes, les Sénégalais seraient susceptibles de constituer une garde solide et sûre des prisons et des camps.

Ils sont répartis comme suit : En zone Sud : 2.700 Sénégalais, dont 750 encadrés par les soins du Secrétariat d’État à la Défense, 1.700 malades dans un centre de réadaptation et 250 à la disposition des Commissariats régionaux (pour exécution de corvées diverses). En zone Nord : 9.000 prisonniers, dont 1.350 encadrés par le Secrétariat d’État à la Défense et 7.000 dans les Frontstalag. Sauf les malades et ceux employés par les Commissariats régionaux, ils exécutent des travaux au profit des troupes d’occupation ou d’opération.

V – Le Gouvernement français envisage la possibilité de confier la garde…

Le Gouvernement français envisage la possibilité de confier la garde des établissements répressifs désignés au paragraphe I ci-dessus à des détachements de Sénégalais.

Il faudrait à cet effet environ 4.000 Sénégalais qui seraient mis à la disposition du Ministre de l’Intérieur et seraient répartis dans les diverses Régions administratives et organisées en groupements, compagnies et sections.

Extrait de la lettre de Bousquet à Oberg au sujet de la garde des prisons et des camps par des Sénégalais.

VI – J’ai l’honneur d’appeler particulièrement votre attention…

J’ai l’honneur d’appeler particulièrement votre attention sur l’importance et l’urgence que revêt actuellement la question faisant l’objet de la présente lettre et de vous demander de vouloir bien examiner les propositions ci-dessus, en vous priant, au cas où elles vous agréeraient, de me donner le plus tôt qu’il vous sera possible, votre accord sur le principe.

Je pourrai alors désigner un fonctionnaire de mon Cabinet afin de mettre au point, en accord avec vos services, les diverses mesures de détail, et les modalités d’exécution (effectif, répartition, organisation, stationnement, encadrement, armement) que poserait le problème de la mise en place de ces Sénégalais sur l’ensemble du territoire.

Signé René Bousquet, Conseiller d’État, Secrétaire général à la Police. »

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Sources : Archives nationales, Paris, F/7/14891.

Photos (de bas en haut) : portrait d’un tirailleur sénégalais de la 2e armée [réf. 2armee-80-b972], 1940, ECPAD.
Soldat sénégalais, gardien au centre de séjour surveillé du Sablou (Dordogne), 1940, coll. Madeleine Quéré.

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