Au sujet de la prime de capture de neuf jeunes évadés de la colonie de Jommelières

Le poème de Jacques Prévert « Chasse à l’enfant » et son célèbre refrain : « Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan ! » furent inspirés par la mutinerie d’août 1934 à Belle-Île-en-Mer. Après que les moniteurs eurent tabassé un pupille, les jeunes détenus de la colonie pénitentiaire se soulevèrent et s’enfuirent. Une prime de vingt francs fut offerte à quiconque capturerait un fugitif. Cette mutinerie déclencha une campagne de presse réclamant la fermeture des bagnes d’enfants. Quelques années plus tôt, en août 1891, à la limite de la Dordogne et de la Charente, neuf enfants s’évadèrent de la colonie agricole de Jommelières et furent repris par la gendarmerie. Le montant de la prime de capture fit débat…

Photo du téléfilm "Les Vauriens" (2006)

« Les Vauriens », téléfilm retraçant l’histoire du bagne pour enfants de Belle-Île-en-Mer (2006).
Au centre, le jeune acteur Jean Senejoux, alias Louis « Loulou » Delpierre. © Photo France 3

Le 8 août 1891, un courrier du ministère de l’Intérieur, à en-tête de la direction de l’Administration pénitentiaire (4e Bureau), est adressé au Préfet de la Dordogne, Prosper Fournier.
Il fait suite à la demande de versement d’une prime de capture par la gendarmerie de Roullet, d’un montant de 135 francs, représentant 15 francs pour chacun des neuf fugitifs repris par les gendarmes. Le préfet ainsi que le ministre de l’Intérieur contestent, non pas le versement de la prime, mais son montant :

« Monsieur le Préfet, vous m’avez transmis le 29 juillet dernier, avec diverses pièces à l’appui, un rapport par lequel M. le Directeur de la colonie de Jommelières demande qu’une réduction soit opérée sur le mémoire de la somme de 135 francs présenté par la gendarmerie de Roullet (Charente), pour capture de 9 jeunes détenus évadés de Jommelières. Vous estimez que dans les conditions où la capture a été faite la prime réclamée est trop élevée et qu’elle pourrait être ramenée à 100 francs. Ainsi qu’il résulte de l’examen des procès-verbaux qui étaient joints à votre lettre, l’arrestation des pupilles dont s’agit a été effectuée sans aucune difficulté, et, pour ce motif, j’estime comme vous, Monsieur le Préfet que la somme de 100 francs constitue une gratification suffisante donnée à la gendarmerie.

Il y a lieu de remarquer, d’ailleurs, que toute reprise d’évadés n’entraîne pas de plein droit l’allocation d’une prime de capture. L’article 109 § 2 du Règlement général du 10 avril 1869 pour les colonies et maison pénitentiaires de jeunes détenus dispose en effet « qu’il peut y avoir lieu de payer une prime » et ces expression mêmes démontrent suffisamment que la prime n’est pas obligatoirement due. Quant à la somme de 15 francs mentionnée dans la note relative à ce paragraphe, ce n’est qu’une indication et l’administration ne l’a jamais considérée que comme un maximum réductible dans les cas où un enfant est repris sans difficulté ou bien lorsque plusieurs pupilles sont arrêtés ensemble. Cette règle est constamment appliquée aux particuliers qui ramènent des jeunes détenus évadés et n’a jamais suscité de réclamations de leur part. La gendarmerie me paraît à plus forte raison devoir s’y soumettre.

Je vous prie de donner connaissance des présentes instructions au Directeur de la Colonie de Jommelières et de l’inviter à faire remettre le plus tôt possible à la gendarmerie une somme de cent francs à titre de prime de capture.

Recevez, Monsieur le Préfet, l’assurance de ma considération la plus distinguée.
Le Ministre de l’Intérieur.
Par délégation : Le Conseiller d’État, Directeur de l’Administration pénitentiaire ».

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Quatre ans plus tôt, au mois de septembre 1887, la presse anarchiste signalait une évasion massive de cette même colonie pénitentiaire :

« Jommelières (Dordogne) – Encore un acte de révolte à noter.
53 détenus de la colonie pénitentiaire se sont évadés ces jours derniers. Une enquête faite aussitôt, apprend que cette évasion aurait été suscitée par la mauvaise nourriture et les traitements rigoureux infligés aux détenus.
Soyez bien cruels pendant que vous le pouvez, messieurs les bourgeois, un jour ou l’autre vos barbaries se retourneront contre vous, canailles ». L’Idée Ouvrière n°2
(17/24 septembre 1887)

Parmi les colonies pénitentiaires agricoles, la plus célèbre, Mettray, a ouvert ses portes en 1839.

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Pour aller plus loin :

Discipline et prétoire dans les prisons françaises et les établissements pour mineurs, 2006, Philippe Poisson : lien

« Les colonies pénitentiaires pour jeunes détenus : des établissements irréformables (1850-1914) », Éric Pierre, Revue d’histoire de l’enfance « irrégulière »
Numéro 5 | 2003 : lien

Les enfants du bagne, Marie Rouanet, Payot, 1992

Sur la colonie agricole de Jommelières (Commune de Javerlhac-et-la-Chapelle-Saint-Robert, Dordogne) :
Projet de création de la colonie et autorisation (1876), visite du directeur des prisons (1877), formation du conseil de surveillance (1879), situation de l’instruction primaire (1881), rapport sur le Service médical (1892), subventions et avis du sous-préfet à l’occasion des demandes (1885-1898), prime de capture des évadés (1891), pécule des jeunes détenus (1881), frais de retour à la colonie (1893-1894), prix de journée (1898), décès des pupilles (1878-1895), peines disciplinaires, enquêtes et visite d’inspection du sous-préfet (brutalité d’un gardien, punitions), rapports au sujet des délits commis par les pupilles et punitions infligées (1877-1898), avis de transfèrements dans les quartiers correctionnels (1879-1S95), avis de transfèrements à Jommelières (1877-1895), avis d’évasions et réintégrations (1877-1902), demandes et mises en liberté provisoires (1877-1895), placements chez les particuliers (1881-1900) :

Archives départementales Dordogne, cote 1 Y 57.

Les enfants du bagne, Marie Rouanet, Éditions Payot, 1992.
Entretien avec Marie Rouanet, propos recueillis par Éric Pincas (source : Historia mensuel) : lien

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