Sarah et Michael Stein, collectionneurs de Matisse, fous de peinture

Le peintre Henri Matisse déjeunant avec les Stein, rue Madame.

La famille Stein, d’origine américaine, s’installe à Paris à partir de 1902 : Gertrude, écrivain d’avant-garde, avec son frère Léo, rue de Fleurus ; Michael, l’aîné, avec son épouse Sarah, rue Madame. Ils sont issus d’une famille juive bavaroise dont le grand-père émigre aux Etats-Unis vers les années 1840. Leur père, Daniel Stein, dirige une entreprise de tramways à San Francisco. Les 4 membres de cette famille d’expatriés américains rassemblent l’une des collections d’art moderne les plus étonnantes.

Au 58 rue Madame, à Paris. De gauche à droite : Michael et Sarah Stein, Henri Matisse, Allan Stein et Hans Purrmann.

« Matisse, Cézanne, Picasso… L’aventure des Stein », c’est le titre de l’exposition présentée du 5 octobre 2011 au 16 janvier 2012  au Grand Palais, Galeries nationales, à Paris. Le texte qui suit, proposé par Franck d’Almeida, concerne essentiellement le lien qui unissait les Stein au peintre Henri Matisse.

La période d’avant-Guerre

Henri Matisse, "La femme au chapeau", présentée au Salon des Indépendants en 1905.

Au Salon des Indépendants de 1905, les Stein s’enthousiasment pour le fauvisme, mouvement avant-gardiste présenté par Matisse. Léo Stein achète pour 500 francs « La Femme au chapeau », la qualifiant de hors normes, contrairement au public qui la juge scandaleuse.

Sarah Stein, issue d’une famille juive cosmopolite plus proche de la bohême artistique que de la grande bourgeoisie américaine réunit les samedis soirs à son domicile – 58, rue Madame, 75006 Paris – un public d’intellectuels, pour disserter sur le génie de Matisse. Ces soirées ont contribué à l’émulation du peintre dont elle est l’une des plus ferventes adeptes. Sarah Stein éprouve une réelle dévotion pour le personnage de Matisse. Les Matisses et les Stein se lient d’amitié, leurs enfants se côtoient. Vers 1907, la collection des Stein s’organise autour de Matisse, avec des toiles achetées directement à l’artiste.

Sarah facilite la rencontre entre Edward Steichen (1879-1973) et Henri Matisse au début de 1907 ; grâce à cette rencontre, Henri Matisse aura ses premières expositions aux Etats-Unis.

La famille Stein photographiée en 1905 au 27 rue de Fleurus, à Paris. De gauche à droite : Léo Stein, Allan, Gertrude, Theresa Ehrman, Sarah Stein, Michael.

Apollinaire, Picasso, Matisse, Man Ray, Braque… les artistes se bousculent bientôt chez les Stein. « C’est une famille relativement aisée mais qui incarne une certaine forme de marginalité, note Cécile Debray, commissaire de l’expo du Grand Palais. Les Stein portent des pantalons de velours, des sandales à la grecque. Ils n’ont pas cette distance bourgeoise des Européens à l’égard de l’art. Comme Leo, Sarah prend des cours de peinture. Ils n’ont pas peur de se salir les mains.»

Chaque binôme tient salon, le samedi. Leurs appartements, couverts de tableaux, sont les premières galeries d’art contemporain du XXe siècle naissant. À part l’atelier d’Henri Matisse et l’appartement de Michael et Sarah Stein, il n’existe pas d’autres lieux pour contempler ces nouvelles œuvres.

En 1908, Sarah encourage Matisse à ouvrir une Académie à Paris, rue de Sèvres. Sarah Stein prend note : « Pour peindre, commencez par regarder longuement et attentivement votre modèle ou sujet et décidez de votre schéma général, des coloris. Ceci doit prévaloir »

La famille Stein au complet avec, de gauche à droite, Leo, Allan et Gertrude Stein, Theresa Ehrman, Sarah et Michael Stein.

Michael Stein peint par Henri Matisse, Paris, 1916.

En 1910, Matisse expose ses œuvres à la Galerie Bernheim-Jeune à Paris, avec lequel il est sous contrat (1909-1926). En 1913, une place de choix est réservée au travail de Matisse dans l’Armory Show à New York.

En juillet 1914, les tableaux prêtés par Michael et Sarah Stein pour une exposition à Berlin sont confisqués et vendus. Après 1926 la société Gaston Bernheim–Jeune continue à promouvoir les œuvres d’Henri Matisse en les exposant ou en les faisant figurer sur son catalogue. En 1935, en raison de la montée du nazisme, Michael Stein et son épouse, Sarah Stein, quittent définitivement la France pour les Etats-Unis.

Michael Stein, portraituré par Henri Matisse, 1916.

Des années 30 à la période de l’Occupation

Portrait de Michael Stein peint par Matisse en 1916.

Au début des années 30, l’artiste-peintre entame une carrière internationale. Une grande rétrospective est organisée au Musée d’Art Moderne de New York.

En 1936, l’artiste expose dans la plupart des villes d’Europe, notamment dans la Galerie Paul Rosenberg, à Paris. En 1938, Michael Stein, époux de Sarah Stein, décède à l’âge de 73 ans d’un cancer.

En 1939, l’art de Matisse est qualifié par les nazis de « dégénéré ». Au moment de l’invasion allemande, en 1940, Henri Matisse se réfugie en zone libre.

En 1943, l’artiste s’installe dans la Villa Le Rêve, à Vence. Matisse réalise des lithographies pour l’illustration des Fleurs du Mal de Baudelaire. Madame Matisse et sa fille, Marguerite, sont arrêtés par la Gestapo pour faits de résistance. La première reste six mois en prison tandis que la seconde est torturée et condamnée à la déportation, d’où elle s’échappe en se cachant dans la forêt des Vosges.

L’après-Guerre

Henri Matisse en son atelier

En 1946, Henri Matisse est fait commandant de la Légion d’Honneur. En 1952, le Musée Matisse est inauguré au Cateau–Cambrésis, dans le Nord. Le 3 novembre 1954, Henri Matisse décède d’une crise cardiaque. Il repose à Nice-Cimiez.

Depuis son retour en 1935 aux Etats-Unis, jusqu’à sa mort, Sarah Stein n’a pas cessé d’évoquer les œuvres d’Henri Matisse et de les faire connaître à diverses institutions américaines ainsi qu’à ses proches. Sarah Stein reste et restera pour l’artiste Henri Matisse et l’ensemble de la famille Matisse la sensible mécène, au sens le plus noble du terme.

À la Libération de Paris, en août 1944, Gertrude Stein retrouve son appartement intact, les tableaux n’ont pas bougé… grâce à Bernard Faÿ, administrateur de la Bibliothèque nationale qui a collaboré avec les Nazis pendant l’occupation.

Henri Matisse à son chevalet, photo Gjon Mili, source.

Pour en savoir plus…

Voir le site officiel du Grand Palais avec l’interview de Cécile Debray, conservateur au Musée national d’art moderne, Centre Georges Pompidou, Paris, commissaire de l’exposition, lien.
Un peu plus de 200 toiles sont réunies au Grand Palais pour raconter L’aventure des Stein. Le fruit de cinq ans de travail entre la Réunion des musées nationaux, le Musée d’art moderne de San Francisco et le Metropolitan de New York. Toutes ces œuvres ont été exposées, un jour ou l’autre, cadres contre cadres, dans les appartements parisiens de l’audacieuse famille Stein…

Iconographie : Stein Collection at SF MOMA, lien.

3 Commentaires de l'article “Sarah et Michael Stein, collectionneurs de Matisse, fous de peinture”

  1. Un grand merci pour ce bel article « Sarah et Michael Stein, collectionneurs de Matisse, fous de peinture », je n’oublierais jamais les recherches se référant au Camp d’Internement de Mauzac (Dordogne). Félicitations et à bientôt. Franck.

  2. Malysa, auteure de livres pour enfant dit :

    Cet article complète à merveille ma visite au Grand Palais, merci.

  3. Patrice BRUNETEAU dit :

    Félicitations Franck pour ce travail de fourmis très bien restitué au profit du plus grand nombre.
    J’ajouterais qu’il n’y a absolument rien de dégénéré, seulement quatre accents aigus qui caractérisent parfaitement le talent et l’œuvre du peintre Henri Matisse.
    Ce peintre libre et rêveur que vous décrivez avec beaucoup de précaution ‘est un extraordinaire et talentueux artiste aux multiples accents : Avant-gardiste, Hors normes, Contemporain et cultivant l’art du Fauvisme, « ceci doit aussi prévaloir ».
    Patrice BRUNETEAU

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